Lettres envoyées après 1999
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• Lougsi, 11 janvier 2000
• Lougsi, 14 janvier 2000
• Lougsi, 16 janvier 2000
• Lougsi, 19 janvier 2000
• Lougsi, 27 janvier 2000
• Lougsi, 1er février 2000
• Lougsi, 3 février 2000

DERNIERS MESSAGES
Livre d’or

 

 

 

 

 

 

Lougsi, 11 janvier 2000

Souriante Marinicou,

À la pensée que tu m'aimes, mon cœur est transporté de joie.

J'ai reçu, par la poste, les bons vœux d'une ONG que je ne connais pas et qui s'appelle «Association Jeunesse du Monde pour le Développement». Je suppose qu'ils ont envoyé la même chose à toutes les ONG répertoriées. C'est marrant: ils ont écrit sur l'enveloppe: «Recherche et Action en Communication Interculturelle pour un Non à l'Excision Sociale» au lieu de «Exclusion Sociale» . L'erreur est compréhensible. Il y a partout des étiquettes disant: «Non à l'excision». Tout compte fait, ce n'est pas si bête. Il y a l'excision physique qui met à part les femmes. L'excision sociale les met à part aussi. Fameuse métaphore!

Ô Princesse joyeuse, ton chevalier servant t'offre son cœur tout palpitant,

Michel













 

Lougsi, 14 janvier 2000


Joyeuse Marinicou,

Merci de me soutenir ainsi dans mes exercices d'équilibre pour que je ne tombe pas dans le gouffre.

Toutes mes félicitations de la longue lettre de Sherry au Doyen lui recommandant ta candidature au poste de directrice du département. Cela prouve ta valeur. Je suis fier de toi. Mais comme je te connais, je suppose que tu n'accepteras pas. Évidemment, la décision t'appartient et je ne veux pas interférer malencontreusement, ni dans un sens ni dans l'autre, dans ce que tu veux, toi, réellement.

La vie est pleine de paradoxes. Je me sens, de plus en plus, pacifié et unifié. Pourquoi? Parce que je me sens en communion profonde avec toi. Bien plus que cela n'a jamais été. C'est toi qui me pacifies, qui unifies ma vie. Je n'ai jamais connu une telle sérénité et c'est toi qui me la donnes. Mais toi, tu me dis que tu es éparpillée. Peut-être, ce qui m'arrive est une retombée invisible de ta méditation avec Christine et Rodrigo. Peut-être, es-tu plus unifiée que tu ne le penses. Qui sait?

Ô Princesse, ton chevalier servant t'embrasse bien fort et t'aime,

Michel













 

Lougsi, 16 janvier 2000


Joyeuse Marinicou,

Le Père Gabriel est décédé.
Il a eu une belle vie.
J'ai pleuré.
Non parce qu'il est mort.
Mais parce qu'il a eu une belle vie.

Quand je l'ai vu avec Roger
au mois de novembre il était déjà mal en point.
On lui appliquait des ventouses.
Je me demande bien qui lui a prescrit
ce remède du siècle dernier.
Honoré goûte aussi à cette archaïque médecine
comme si les antibiotiques n'existaient pas encore.
L'espérance de vie ici est courte.
Quelques jours plus tard
le Père Gabriel était à la clinique Notre-Dame-de-la-Paix.
Puis j'ai appris qu'on l'avait transféré à l'hôpital de Ouaga.
Je me suis dit peut-être les médecins
se sont aperçus qu'il n'y avait plus rien à faire
Et qu'on l'a mis à l'hôpital pour mourir je ne saurai jamais.

Hier samedi Dominique le visage défait
comme je ne lui avais jamais vu
est venu à 7h45 du matin me dire que la radio annonçait
que l'Abbé Gabriel était décédé vendredi après-midi
que la messe d'enterrement aurait
lieu à la cathédrale de Ouaga à 8h
et qu'il serait inhumé au séminaire de Pabré
où sont enterrés tous les prêtres du diocèse.
Alors j'ai sauté dans la voiture
jusqu'au catéchiste Roger
lui demander de venir avec moi et Dominique.
Il avait aussi entendu à la radio.
Le temps qu'il s'apprête Christophe est venu aussi.

Nous sommes arrivés un peu avant la communion.
La cathédrale était pleine comme un œuf
de Pâques.
Le Père Gabriel était là
personnage central dans l'église
Comme il se doit quand on est mort.
Mais cette fois-ci de l'autre côté de l'autel.
Le Père Gabriel m'avait plaisanté une fois
Soignez-vous me disait-il
Car ici quand un Blanc meurt c'est compliqué
Il faut le mettre dans une boîte.
Et bien voilà il était dans une boîte
recouverte d'un tissu blanc.
On l'avait mis en boîte à son tour
Lui si taquin
Et qui avait le don de mettre les autres en boîte.

S'il avait pu voir il aurait été content
Lui qui aimait les longues cérémonies.
Après la messe cortège
de voitures et de mobylettes jusque Pabré.
Le glas sonne pendant que le cercueil attend devant l'église.
Puis de nouveau prières et chants.
Ensuite longue absoute dans l'église du séminaire.

Le cercueil sort porté par ses collègues l'Abbé Bernard en tête.
Trois cents personnes suivent
Par des chemins
De plus en plus étroits.
Les mouchoirs sortent
Surtout les femmes
Le revers de la main pour celles qui n'ont pas des mouchoirs.
Pas un enterrement rigolo comme à Bobo.

Avant l'inhumation
Longues prières encore avec chants.
On descend le cercueil avec des cordes
Profondément au moins dix pieds.
Plusieurs dalles de béton scellent le caveau.
A-t-on peur qu'il se sauve?
Mais non puisqu'il s'est déjà sauvé.
Quand l'être extérieur s'éparpille définitivement
L'Esprit enfin s'unifie au grand Tout dit-on.
Moi je crois que l'être extérieur est toujours éparpillé
Et que l'Esprit est toujours unifié.
Mais on ne s'en aperçoit pas sauf
Peut-être les grands Maîtres d'après ce qu'ils disent.
Moi qui n'ai pas la vocation d'être un grand Maître
Je ne pourrai jamais m'en apercevoir toi peut-être
Mais je le sais et cela me suffit.

Puis tout le monde défile.
Cela fait encore très long
pour asperger le Père Gabriel
avec de l'eau bénite.
Une certaine nuit de Pâques à Lougsi
c'était le Père Gabriel
qui m'avait donné double ration d'eau bénite
pour me réveiller.
Aujourd'hui c'est mon tour
de lui rendre la pareille.
Non pas pour le réveiller lui
Mais pour me réveiller moi
Encore une fois.

Les hommes pellettent la terre.
Pendant ce temps l'église sonne le glas
Lentement.
La dernière pelletée finie
Les cloches sonnent à la volée
Comme pour une fête.
La foule s'éparpille
Comme si l'espace d'une demi-journée
On s'était unifié
autour de lui.

Et le petit caillou de Lougsi pleure encore
Pas parce que le curé de Lougsi est mort.
Mais parce qu'il a eu une
Belle
Vie.


Tout à toi pour toujours

Michel













 

Lougsi, 19 janvier 2000


Bonjour Marie-Nicole,

Le Père Lévesque, fondateur, entre autres, de l'Université du Rwanda est décédé aussi. En fait, ce que je retiens de lui, c'est son conseil d'aller continuer mes études au Canada. Sans cela, je n'aurais pas l'incommensurable bonheur de te connaître, de t'apprécier à ta juste valeur dont tu ne t'en aperçois pas toujours toi-même, et aussi, pour moi, de sentir une présence qui, non seulement me réconforte dans la peine, mais surtout qui me donne la force d'aller de l'avant, de persévérer malgré les difficultés que j'ai d'entrer en communication avec le monde extérieur. En plus, je me sens responsable de la rose que j'ai apprivoisée. Je ne peux plus faire n'importe quoi, je suis responsable de toi.

Et jamais je ne pourrais, sans toi, sans tes encouragements et aussi sans ta faculté de me montrer les dangers possibles, d'avoir la force et le courage pour faire du site de Ouaga un désert fleuri, dans tous les sens du terme.

Alors, à très bientôt à Dorval, le 23 mars à 15h05, après un séjour d'une journée dans ma Mère Patrie.

Tu m'aimes et me caresses bien fort. Je te rends la pareille. Sois tranquille, je prendrai bien soin de ton barbu de mari,

Michel













 

Lougsi, 27 janvier 2000


Mon amour,

Je n'ose croire que j'aie pu rencontrer ainsi une femme de ton calibre. Nous ne formerons pas une équipe du tonnerre. Le tonnerre, cela ne dure pas longtemps. Les équipiers de Jean Lesage, en particulier René Lévesque, ont bien dû s'en apercevoir. Notre équipe, ce sera autre chose. Quoi? Je n'en sais fichtre rien. Nous la construirons au jour le jour avec ce qui nous arrive, avec patience. Nous n'allons pas créer des événements, comme je le pensais naïvement. Ce sont les événements qui vont nous créer.

À bientôt, tendre et chère épouse,

Michel













 

Lougsi, 1er février 2000


Bonjour à Toi, amie de mon cœur,

Actuellement, je relis les innombrables données recueillies chez les gens de Lougsi. C'est passionnant. D'après ce que je vois, la thèse sera bien meilleure que ce que je pensais. Les derniers événements m'ont bousté.

Courtes, d'accord, tes lettres du jeudi, mais pas insipides, alors pas du tout. Que personne ne vienne me dire que les lettres de mon épouse chérie sont insipides. Dans ta dernière lettre de jeudi, tu me trouves formidable: je n’ai pas trouvé cela insipide pantoute! Tu te confies à moi pour dire que tu es malade et pour que je te console et t'encourage: quel chevalier servant digne de ce nom trouverait qu'ainsi sa princesse est insipide? Tu me remercies de mes précieux conseils: insipide cela? Et tu termines en disant que tu m'aimes beaucoup: au contraire, voilà qui m'a semblé bien pimenté!

Insipide pour le Larousse: sans saveur, sans goût. En plus, il faut savoir lire entre les lignes. Il y a les non-dits comme tu dis. Et entre tes lignes de jeudi dernier, je sentais ta douce main me caresser... ça, ce n’est pas sans saveur!

Depuis plusieurs années, mon rêve secret est de publier des bandes dessinées mettant en scène ces deux petites tortues. C'est un créneau encore inoccupé. Il n'y a pas encore de personnages de bandes dessinées qui ont ces caractères-là. Je dis bien: ces caractères. Car le caractère de Mékinoc est différent de celui de Mékinac. Mais ensemble, ils font une belle paire et démontrent que, malgré un lapin qui semble parfois menaçant, «il faut au moins deux tortues pour former une planète». Je ne parle pas des bandes dessinées d'aventures. Mais plutôt des bandes dessinées à saveur plus ou moins socio-philosophique: Snoopy, Malfada, le Chat, les Pierre-à-feu, Brétécher, Lauzier, Gaston Lagaffe, etc.

Mon compatriote qui met en scène le Chat ne dessine pas mieux que moi. Ce qui compte, ce sont les réactions des personnages aux situations. Je croyais ce rêve de bande dessinée pratiquement inaccessible à cause de l'ONG Racines qui allait me manger de plus en plus de temps. Mais avec ta dernière lettre, je reprends espoir. Quand j'aurai fini la thèse, quand le livre «L'espérance du monde» avec droits d'auteurs pour Lugsi, sera publié et si tu ne me demandes pas trop d'articles de revues à écrire...

Mékinoc, ce n'est pas tout à fait moi. Mékinac, ce n'est pas tout à fait toi. Mais ils sont issus de nous deux. Ce sont nos deux âmes qui les animent. Et plus particulièrement l'âme de notre couple. Comme Snoopy a reçu un peu de l'âme de l'auteur de ce sympathique petit chien. Voilà pourquoi, l'auteur de Snoopy, condamné à court terme par le cancer, est en train de mettre la dernière main aux aventures finales de la famille Peanuts. Il ne veut pas qu'après sa mort, quelqu'un reprenne cela dans un esprit purement mercantile. Snoopy, ce n'est pas Mickey Mousse. Mékinac et Mékinoc non plus.

Sans toi à mes côtés, j'aurais été bien incapable de les créer. En fait, je ne les ai pas créés. Ils se sont imposés d'eux-mêmes à cause de notre relation naissante. Ils iront donc, d'un album à l'autre, évoluer, comme nous. Dès lors, ce ne sera pas une suite d'albums avec des gags toujours pareils, comme Gaston Lagaffe qui n'évolue guère. Ce sera une histoire en marche. Notre histoire. Mais cette histoire ne nous appartient pas. Elle appartient à la Vie. Comprenne qui pourra. Moi je ne comprends pas. Mais je sais. Et toi?

Tu dis: «Je suis toujours impressionnée par ta capacité géniale à rendre vivantes des idées parfois lourdes ou grossières.» Merci pour le compliment.

Mais quand même, voilà une petite rectification. Tu m'as écrit:

Tu sais, Michel la dernière crise (ou désarroi?) m'a rappelé combien nous sommes seuls au monde. Et combien une relation de complicité est un cadeau précieux de la vie. À nous d'approfondir cette complicité!
Un programme de Vie que tu me soumets pour notre couple. Le seul programme qui puisse nous combler. J'ai pris cela très au sérieux. Comme une idée vivante. Seuls au monde, ce sont les deux petites tortues sur une mer démontée. Une relation de complicité, cadeau précieux de la vie, c'est le fil qui les unit. À nous d'approfondir cette complicité, c'est nous qui tissons et retissons sans cesse le fil.

C'est une idée qui me trotte dans la tête depuis longtemps. S'échiner par nous-mêmes à tisser, retisser, réparer les nœuds, tirer sur la corde est une entreprise impossible. Le fil de la communication, la toile de la communication, nous ne pouvons pas, par nos propres forces, tisser cela nous-mêmes. Ce serait prétentieux. Ne m'as-tu pas dit que l'on ne peut pas communiquer? Cela aussi je l'ai pris au sérieux. Il m'a fallu du temps. Au début, je ne te comprenais pas. Alors, ce que je suggère et qui est encore à approfondir, c'est ceci. Ce ne sont pas les pauvres petits êtres humains qui tissent la toile de la communication. C'est la Vie qui tisse la toile de la communication. Quel rôle alors pour les êtres humains? Simplement, laisser faire la Vie. Donner à la Vie ce qu'elle a besoin pour ce merveilleux tissage communicationnel. Nourrir la Tortue-tisseuse. Lui donner de quoi effectuer son travail. Quoi donc? Peut-être que, dans les années 2030, dans le dernier album de Mékinac et de Mékinoc, nous y verrons une ébauche de réponse. Peut-être, est-ce là le diamant dont tu parles. Peut-être que voilà un bel objectif pour notre programme de vie. Ne pas vraiment découvrir le diamant. Juste l'entrevoir un petit peu. Nous verrons bien.

Merci des nouvelles. Félicitations pour ton humour décapant. Tu écris: «Leslie m'a dit que tu avais une barre qu'elle aimait beaucoup.» M'a fallu du temps pour comprendre. Barre à l'estomac, barre de chocolat, barre en dessous de ma signature? Ah! barbe voulait-elle dire ta collègue anglophone! Mais le fin du fin, c'est quand tu m'écris: «L'Angleterre a décidé de libérer le général Pinochet pour des riions de santé.» Alors, là, tu es formidable. En effet, c'est risible. Une vraie comédie. Le verbe rire au subjonctif présent est parfaitement approprié. Il faut bien que nous en riions un peu pour ne pas trop pleurer. Sol n'aurait pas mieux dit. J'en ris encore dans ma barre.

Je te quitte à regret, le jour se lève et la thèse est encore à faire. Pour le moment, je relis toutes mes données, à la lueur de ce que je t'ai dit dans ma lettre précédente. Comme je vois que tu es dans une période particulièrement créatrice, tu vas sûrement m'envoyer de bonnes idées.

Douces caresses réciproques aux tiennes, lesquelles me font chaud au cœur,

Michel













 

Lougsi, 3 février 2000


Ô Maîtresse adorée,

Heureusement que nous avons, chacun de nous deux, notre logique propre. Sinon, qu'aurions-nous à nous dire?

Je ne t'écris pas une longue lettre, car je sais que le jeudi, tu as moins de temps. Et moi, je travaille sur mes données. Tu me demandes quelles sont mes réflexions actuelles sur la recherche? À travers toutes les données que j'ai, j'essaie de dégager les germes d'espérance. C'est là-dessus que je dois faire réfléchir les gens ici, hommes et femmes. Si tu veux m'aider, dis-moi tout ce qui te passe par la tête au sujet de l'espérance à Lougsi. L'espérance, c'est le seul concept qui peut nous démarquer des recherches habituelles en anthropologie et en sociologie. Si ce concept ne devait pas puissamment éclairer la thèse, cela ne vaudrait pas la peine de continuer.

Ton amant te lance un S.O.S.: «Comment rendre compte de l'espérance à Lougsi, tout en restant lucide?» Voilà le cœur de la thèse. Tout le reste n'est que bavardage.

Doux baisers,

Michel








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