Lettres envoyées en 1999
Éditions de la Lune berçante
© ÉDITIONS DE LA LUNE BERÇANTE
Accueil

Pages couverture
LETTRES AVANT 1999
LETTRES EN 1999
• Lougsi, 17 février 1999
• Lougsi, 19 février 1999
• Lougsi, 1er mars 1999
• Lougsi, 15 mars 1999
• Lougsi, 17 mars 1999
• Lougsi, 19 mars 1999
• Lougsi, 23 mars 1999
• Lougsi, 24 mars 1999
• Lougsi, 30 mars 1999
• Lougsi, 1er avril 1999
• Lougsi, 5 avril
• Lougsi, 8 avril 1999
• Lougsi, 12 avril 1999
• Paris, 25 avril 1999
• Hull, 27 décembre 1999

LETTRES APRÈS 1999
DERNIERS MESSAGES
Livre d’or

 

 

 

 

 

 

Lougsi, 17 février 1999



Marinicou, mon ange,

Bien content d'avoir entendu ta jolie voix me caresser. Alors, j'ai dit au petit Marcel qu'à 3 h, il aurait un message à porter. Donc je me dépêche.

Surprise! Je t'avais écrit pour avoir des renseignements sur le truc de l'UQÀM. C'était pour en lire la littérature. Je n'avais plus regardé les dates, puisque dans ma tête, c'était avant mon arrivée. Mais voilà, avec mon retour avancé, il y a moyen d'y aller. Youppi! Un colloque avec toi et une fin de semaine à Montréal à deux. J'ai envie de me serrer contre toi et de rester ainsi toute la nuit. Le colloque est le 29-30 avril et 1er mai. Bon! Le décollage horaire sera passé. Je voudrais mettre la tête sur ta poitrine et entendre ton cœur battre. Ce qui, peut-être, sera intéressant pour nous, c'est la pensée sociale et les méthodes de recherche. On verra bien. J'ai faim d'un doux baiser de toi sur la bouche.

Tu as raison: il faudra systématiser les données sur l'impact des Lettres du Burkina Faso avec un questionnaire par les enquêteurs. Je pourrais faire une enquête mettant ensemble les questions d'éducation (à faire encore) et la mesure rigoureuse de l'impact. Ce dernier aspect est essentiel et je me casse la tête pour trouver les bons moyens. Car l'objectif principal de la thèse est d'essayer une nouvelle approche nécessitant une méthodologie particulière. N'en déplaise à notre gentil, mais chiant collègue Paul Bernard.

Alors, la suite au prochain numéro, comme dans les romans-photos.

Je me laisse bercer par ton amour,

Michel













 

Lougsi, 19 février 1999



Ma jolie femme chérie,

Je suis dans la boutique avec mon ordinateur et je viens de recevoir ton affolante lettre! Quel délire, tu l'as dit. Doux rêve, en effet, dans un lit, ensemble, toi et moi, avec pleins les mains de caresses, plein les bras d'embrassement, plein la poitrine d'embrasement, laisser les pauvres mots à la porte, se parler avec les doigts, mes lèvres donnant de doux baisers sur ta bouche, dans ton cou, sur tes épaules, sur tes petits tétons, puis sur ton ventre, puis plus bas encore, dans la petite forêt tressaillante. Alors, toi tu veux trouver au bout de tes doigts, mon dos, mes jambes, mon visage plutôt que les touches de l'ordinateur. Ah! Oui, je suis prêt à quitter la virtualité pour redevenir, le dimanche 25 avril au soir de chair et d'os. Heureusement que personne, dans la boutique, ne sait quel frisson de plaisir tu me donnes. Me laisser voir par toi, tout entier, sans rien cacher, quel beau symbole pour le corps de ce que je voudrais que mon esprit soit pour toi. Me laisser toucher par toi, m'abandonner à toi, confiant, confiant d'une manière absolue, confiant en toute quiétude en ton amour pour moi, quel beau symbole pour le corps de ce que mon âme ressent à ton égard: la confiance totale. Toute l'espérance du monde, le 25 avril, tous les deux gémissant de bonheur, de plaisir, d'abandon complet l'un à l'autre. Je m'abandonne entièrement à toi, sans détour, sans retour, je sais que tout ce que tu me feras, tu le feras avec amour. Et moi aussi, je te prends dans mes bras et t'assure de mon désir de t'apporter le bonheur, pour le corps, pour l'âme et pour l'esprit. Aïe! Aïe! Aïe! Si tu m'écris encore comme cela, je vais défaillir de tendresse pour toi. Quelle belle littérature tu m'écris. Encore, encore...

Félicitations, pour tes cours d'infirmière. Mais je ne serai pas un bon sujet d'expérience pour toi, je ne suis plus jamais malade. Le compte-rendu du premier entretien recèle un truc amusant, mais il faudra que je remette cette explication à lundi, car c'est long: je me réfère à une autre réunion avec le comité de la garderie. Pour des points de vue et des modèles différents, il faudra voir les résultats des enquêtes de Rose et Rosalie. On n'est pas encore saturé. Mais pour avril, oui, je l'espère.

Tu as raison, le meilleur finit toujours par arriver et les plans que l'on fait sont bousculés par des événements qui les transforment de fond en comble.

Je t'embrasse partout partout partout partout partout partout partout partout partout partout partout partout partout partout partout partout partout partout partout partout partout partout partout partout partout

Michel













 

Lougsi, 1er mars 1999



Doux chaton

Je suis à la boutique et je viens de lire tes trois lettres. M. Tisdel m'a demandé par Hélène de le rencontrer. Ça sent le karité dans l'air. Je dois aussi aller pour la reconnaissance de R.A.C.I.N.E.S. comme O.N.G. J'ai appris que Marie-Bernadette Kabré, l'une des auteures du «Cri de l'enfant burkinabè» est à Ouaga au programme alimentaire mondial, qu'elle a entendu parler de moi et qu'elle voudrait avoir une rencontre avec les anciens et anciennes élèves de la garderie. Divine surprise.

Tu as probablement raison, il ne faut pas aller trop vite. La sagesse parle par ta bouche, ô ma princesse. Il faut un temps de réflexion et d'écriture entre les deux recherches. Sinon, nous tombons dans l'activisme. Je me suis toujours bien porté de tes conseils face à mon impulsivité. Dès lors, je vais continuer à les suivre.

Ce temps de réflexion, d'écriture, de dialogue entre nous deux est un peu comme la soudure entre deux récoltes. C'est la soudure entre les deux recherches qu'il y a à établir. Car il n'y a pas seulement l'écriture de la thèse. Il y a aussi «L'espérance du monde», ce livre issu de la thèse, mais que je voudrais qu'il aille beaucoup plus loin. Plus loin? Où cela? Justement, je n'en sais rien du tout! Je sens que ça doit aller plus loin, mais je ne sais pas dans quelle direction. Et là, ta contribution sera importante. En quoi? Mystère encore. Seul un dialogue prolongé entre nous sera capable de réaliser cet approfondissement. Dialogue que nous avons réussi à installer entre nous. Mais qu'il s'agit maintenant de perfectionner. Et pour cela, internet ne sera pas suffisant. Plus qu'un simple livre rendant compte d'une recherche, je voudrais que «L'espérance du monde» soit un manifeste explicite du nouveau paradigme que nous avons à implanter en sciences humaines.

Et pour cela, les combats d'idées ne sont pas suffisants. Il s'agit aussi de noyauter le monde universitaire dans ce sens. Inutile pour cela, de faire des efforts en direction de la «sociologie ridicule» (pour reprendre l'expression que tu as trouvée une fois dans un écrit). Il s'agit plutôt de prendre appui dans les écoles de pensées qui vont dans la même direction que nous, mais pas encore assez loin à notre goût. Bien entendu, je pense, en particulier, au courant de pensée qui se manifeste dans le premier numéro de Saison Mauve. Là, c'est une évidence.

Je pense également au travail de Michel Serres avec ATD. Je suis en train de lire la recherche «Croisement des savoirs». Tout à fait dans le sens de Saison Mauve mais dit d'une autre manière.

Un autre courant, c'est celui de la communication participative pour le développement du CRDI. Il faut impérativement réussir notre insertion au CRDI. Ce que nous avons à leur dire est trop important. Et le colloque dont tu m'as parlé en est l'occasion inespérée.

Si nous pouvons mettre un pied chez tous ces gens-là, je crois que ce serait déjà pas mal pour commencer: Gilles Brunel avec Saison Mauve et le reste qu'il te confie, Michel Serres avec ATD et enfin le CRDI. Ce nouveau paradigme, que je vois se dessiner, s'enracine toutefois dans des traditions déjà anciennes: Malinowski, école de Chicago, ethnonométhodologie, courants véhiculés par certains types de recherches-actions, sociologie critique québécoise, communication participative pour le développement et plus récemment théorie émergente (grounded theory), recherches féministes et j'en passe.

Très bonne idée, si tu travailles avec les femmes, de suivre une petite formation sur la violence faite aux femmes ou mieux encore d'aller travailler comme bénévole dans une maison d'accueil pour femmes. Ce n’est pas fou du tout. La situation décrite par Odile est bien certainement le lot quotidien de beaucoup de femmes. Mais la politique n'est sûrement pas aussi sévère et je ne conseillerai pas à Odile d'aller se plaindre à la police. Les policiers qui l'entendront seront peut-être des hommes qui font la même chose.

Michel t'embrasse tendrement













 

Lougsi, 15 mars 1999



Ô ma belle et tendre amoureuse,

Quand j'ai vu ta lettre, mon cœur s'est mis à battre très fort. Je n'ai pas été déçu. Tu t'imagines, nous deux l'un contre l'autre, dans notre lit à la Cité des Jeunes... déraison... extase... amour... délice... orgue... fous ébats... corps enflammés... Je brûle!

Je me suis réfugié chez Michel et Hélène qui ont été absents presque toute la journée. Alors j'en ai profité pour achever le livre sur la dialectique. Hélas, après les dix premières pages éclairantes, le reste est du charabia que je ne parviens pas à comprendre. En fait, il explique ce qu'est la dialectique en employant des procédés dialectiques ainsi que les grandes phrases habituelles aux philosophes. Je me serais attendu, dans la collection «Que-sais-je?» à un style pour monde ordinaire. Mais non, il écrit pour ses étudiants en philosophie. J'ai toujours eu des difficultés à lire ces gens-là. Même Francis Jacques, faut lire lentement en s'y reprenant plusieurs fois. Quant à Habermas, n'en parlons pas, son traducteur écrit en français à partir de ce que Habermas écrit en anglais de ce qu'il a pensé en allemand avec les grandes phrases sans lesquelles les philosophes seraient aussi gênés que s'ils prenaient le métro aux heures de pointe en ayant oublié d'enfiler leur pantalon. Le seul que j'ai pris plaisir à lire, c'est Teillard de Chardin. Mais voilà, ce n'est pas un philosophe professionnel. C'est un poète.

Alors, après avoir ingurgité, mais non digéré la dialectique, je me suis attaqué à la grosse brique d'ATD. En effet, il faut que j'envoie mes commentaires sous forme de réponses à des questions qu'ils m'ont posées. Alors, je vais faire cela très sérieusement. ATD, ce n'est pas du temps perdu, c'est comme pour les autres travaux, cela affine ma pensée pour la thèse. Je vois qu'ils en sont au point où j'en étais en commençant ma scolarité de doctorat: tout crispés, de peur que des «lecteurs exigeants» ne leur reprochent des fautes méthodologiques, par exemple sur l'échantillonnage. Ils n'ont rien lu sur la Grounded Theory, cela se voit. Je m'en vais te les secouer un peu. Car c'est en plein dans la Grounded Theory qu'ils sont, sans le savoir.

Ce matin, je vais porter à l'Ambassade la convention signée par Jules et Zèta. Après, je vais chez le fournisseur pour savoir quelle sorte de local les femmes doivent construire pour le moulin. J'aimerais bien être dans tes bras, ne fût-ce que pour me reposer un peu.

Ton travail à Ottawa me semble vraiment passionnant. Bâtir sans cesse avec un point de vue renouvelé de la discipline et l'adapter aux préoccupations d'une jeunesse en quête continuelle de nouvelles excitations. Renouveler le point de vue de ta discipline, selon Kuhn, c'est ça le travail de changement de paradigme. Voilà un bon exercice pour faire coller les nouvelles théories en communication au bouleversement que nous voulons donner dans la recherche en sciences humaines. Ce que tu fais actuellement est irremplaçable. Personne d'autre ne le fera. Ta contribution est essentielle. C'est même la base de tout. Coment cela? Ah! Justement je n'en sais fichtre rien! J'attends tout de toi, ô ma professeure de communication préférée. À ta retraite, tu auras accumulé une somme d'expertises considérable. Non seulement, tu ne regretteras pas ces durs moments de tension créatrice, mais de surcroît, ton énergie créatrice trouvera un champ intellectuel bien plus vaste encore pour se déployer. En tout cas, compte sur moi pour te passer des préoccupations d'une vieillesse en quête continuelle de nouvelles excitations. Alors, tu continueras à bâtir, sans cesse, le point de vue renouvelé de ta discipline pour l'adapter aux préoccupations des chercheurs qui en ont marre de la sociologie ridicule.

Je t’embrasse bien fort,

Michel













 

Lougsi, 17 mars 1999



T’en souviens-tu, douce amie Marie-Nicole  ?

Nous revenions de Ouagadougou en route pour Lougsi. Les lueurs des lampes à pétrole se profilaient au travers des arbres de la savane. Alors, j’ai improvisé une chansonnette, pour toi si aimante à mon côté : « Les petites lumières du village accueillent les amoureux... ». J’en ai tiré cinq strophes que je t’offre en pensant à ma mie maintenant loin de moi.

Michel qui t’aime.

L'espérance du monde

Les petites lumières du village
Allument les amoureux
Et le bal du soir de leur mariage
Tourne autour d'eux.
Des fleurs couronnent leurs têtes,
Attirent tous les yeux
Car, aujourd'hui, c'est la fête
Des amoureux.


Point ne sont seuls les amoureux,
Dessus la terre ronde
Tous les amis admirent en eux
L'espérance du monde.

Les petites lumières du village
S'éloignent des amoureux,
Que le vent pousse vers un grand voyage,
Yeux dans les yeux.
Tombées les fleurs de la tête,
Ils laissent derrière eux
Les violons de la fête
Des amoureux.


Point ne sont seuls les amoureux,
Dessus la terre ronde
Tout embrasés, emportent en eux
L'espérance du monde.

Les petites lumières du village
Accueillent les amoureux,
Qui s'en reviennent de leur beau voyage.
Le cœur en feu
Ils ont des fleurs plein la tête,
Des perles dans les yeux,
Se croient encore à la fête
Des amoureux.


Point ne sont seuls les amoureux,
Dessus la terre ronde
Dans un lit blanc, construisent en eux
L'espérance du monde.

Les petites lumières du village
Jouent avec les amoureux.
Les enfants pareils à des fleurs sauvages
Grimpent sur eux,
Leur escaladent la tête,
Rient de tous leurs yeux.
C'est la vie qui fait la fête
Aux amoureux.


Point ne sont seuls les amoureux,
Dessus la terre ronde
Sans rien compter, donnent autour d'eux
L'espérance du monde.

Les petites lumières du village
Éteignent les amoureux,
Qui ont quitté pour un dernier voyage
Leurs enfants vieux.
Des fleurs... loin au-dessus de leurs têtes,
Ils ont fermé les yeux,
Regardent toujours la fête
Des amoureux.


Point ne sont seuls les amoureux,
Dessus la terre ronde
À tous, ils lèguent derrière eux
L'espérance du monde.













 

19 mars 1999




Ma douce amie,

Je voudrais déjà me blottir dans tes bras tendres, caressants et protecteurs.

As-tu des perfectionnements à ajouter au texte pour ATD. Cette lettre est la cerise sur le gâteau. Les questions étaient:

1.En quoi la participation active des personnes ayant l'expérience de la grande pauvreté à cette recherche apporte-t-elle une connaissance plus complète, même nouvelle, des différents thèmes étudiés?

2.Quels sont les aspects que vous aimeriez approfondir, à propos de la démarche générale ou du thème de l'atelier que vous avez choisi?

3.Comment situez-vous cette démarche dans l'évolution de la recherche scientifique? Connaissez-vous des exemples qui vont dans ce sens? L'avez-vous, vous-même pratiquée et comment?

4.Quelles suites au sein de l'Université voyez-vous à cette démarche concernant la lutte contre la misère?

Autres réflexions :

Évidemment, comme tu n'as pas le livre, c'est difficile pour toi, mais si tu as des suggestions, elles seront bien accueillies.

Ce qui gâche tout dans le livre d'ATD, c'est que Louis Join-Lambert, au nom d'un «Conseil scientifique» y ajoute une critique soi-disant scientifique qui montre sa parfaite méconnaissance des méthodes qualitatives actuelles. Chacun des cinq mémoires, en outre, était évalué par une personne différente. Le mémoire sur les savoirs l'était par Michel Serres. Contrairement à ces collègues philosophes, Michel Serres parle avec des phrases de tous les jours. Sous une manière qui semble un peu simpliste, il vous sort une analyse que ne renieraient pas les partisans de la Grounded Theroy. Soit dit entre nous, la communication du Père Joseph à la Sorbonne en 1983 comportait une analyse d'une famille du Quart Monde selon les meilleurs canons de la Grounded Theory à une époque où les auteurs de la Grounded Theory étaient encore au biberon.

Mais comment un «Conseil scientifique» noyauté par des volontaires d'ATD en est arrivé là? En fait, l'ami Louis se souvient encore des coups de fouets que lui ont donnés sur les fesses les petits curés de Namur au colloque de Louvain. Alors, pour ne plus recevoir de coups, il s'en donne lui-même. C'est une stratégie comme une autre. Mais ce n'est pas ainsi qu'on assoira sa crédibilité. Car les so-so-ciologues positivistes ne seront jamais contents. Quant aux tenants du courant que j'ai décrit, ils ne seront évidemment pas contents non plus. Alors, je donne quelques coups de fouets aussi, puisque c'est cela le langage que ces zozos comprennent.

Douce amie de mon cœur, je t'embrasse partout,

Michel













 

Lougsi, 23 mars 1999



Mon amour,

J'ai lu l'article sur Bourdieu. L'auteur le défend avec conviction. Mais moi, les bagarres entre Bourdieu et les journalistes, cela m'indiffère royalement. Et je ne suis pas compétent pour trancher dans ce débat qui ressemble plus à une bagarre de garnements sur une cour de récréation qu'à autre chose. Déjà que je ne porte pas les journalistes dans mon ceur, surtout depuis qu'une charmante représentante de cette profession est venue à Lougsi mais dont on n'en entend plus parler. Qu'a-t-elle bien pu dire sur le village qui n'est pas racontable? Mais c'est la loi du genre. Il y a quand même des journalistes fréquentables. Radio-énergie qui nous a passé les cassettes de ces émissions sur Lugsi. L'observateur de Ouagadougou qui m'a publié tel quel. Au Devoir, il y en a un qui est chouette. Pour lancer le livre, on n'oubliera pas de le faire venir. De même que Madame..., je ne sais plus son nom, mais ça se trouve encore dans mes papiers. Quant à Bourdieu, je le jure, j'avais déjà une dent contre lui, bien avant que je sache qu'il était la cible de nombreux tirs. C'est parce que j'ai cassé ma tirelire pour acheter son livre avec le titre trompeur. Je ne suis sûrement pas le seul à avoir été trompé ainsi sur la marchandise. Et dans son livre, il a le culot de dire qu'il fait une recherche émancipatoire. Pourquoi, parce qu'un jour, un de ses enquêteurs a vu une petite flamme dans les yeux dans un des enquêtés qui se racontait. Et l'interview des pauvres tellement bêtement racistes. C'est sûr, il y a beaucoup de racistes chez les pauvres. Les gens des beaux quartiers en France ont tendance à être moins racistes, ils n’ont pas d'Arabes au fond de leur cour, c'est facile de n'être pas raciste dans ces conditions. Mais la manière de présenter cela rendait ces pauvres gens complètement ridicules. Émancipatoire? Cela aurait pu être en confrontant les dires des uns et des autres, les petits racistes d'une part et la famille arabe d'autre part, d'une manière digne, pour trouver des points communs et amorcer un dialogue.

Et les paroles des fonctionnaires dans le livre de Bourdieu. Quel scoop! Bourdieu vient de s'apercevoir que les fonctionnaires se trouvent placés dans des situations où ils peuvent abuser de leur pouvoir et entrer en relation en piétinant, inconsciemment ou non, la dignité des gens. Il y a au moins 6000 ans que cela dure, depuis que l'administration a été inventée en Asie Mineure. Qu'est-ce que Bourdieu a apporté de plus? Rien. À peine un canevas de scénario pour une partie de film. Et encore, des trucs comme cela, il en sort par les oreilles. Émancipatoire? Cela aurait pu être en confrontant les dires des uns et des autres, des fonctionnaires et des gens, d'une manière digne, pour trouver des points communs, pour les faire dialoguer, ne fut-ce que par chercheur interposé. Voilà ce qui serait de belles recherches en communication participative. Pas des interviews où les participants s'ignorent les un des autres. Mais un processus où les gens peuvent changer, se transformer par la communication que le chercheur initie. Bourdieu est une grosse tête. Bien remplie. Bien faite aussi, je suppose. Mais en quoi libère-t-il qui que ce soit ?

Tiens, quelqu'un qui n'aime pas beaucoup Bourdieu non plus, c'est Gabriel Gagnon. Moi je préfère Touraine.
Je ne veux pas faire partie de cette sale race que sont les sociologues. Faudra trouver un nom pour la nouvelle discipline. Communication participative? Et si l'on faisait des recherches sur ce que pensent les journalistes, puis sur ce que pensent d'autres catégories dans la société, par exemple les assistés sociaux (ou les sociologues, ha! ha! mais je ne crois pas que Bourdieu se laissera mettre de l'autre côté du miroir). Et alors, confronter les paroles des uns et des autres. Puis retourner chez chacun, voir ce qu'il en a à dire. Nous avons fait cela d'une manière très embryonnaire à Lougsi. On devrait peut-être améliorer cette méthodologie. En tout cas, j'ai là un bel élément de notre nouvelle méthodologie. Faudrait voir si, par hasard, cela n'existe pas déjà. En recherche scientifique évidemment parce qu'en thérapeutique familiale, c'est déjà connu. Nous, on parle de recherches émancipatoires. Avec sérieux, pas en amateur comme Bourdieu. Alors, voilà, me semble-t-il, une bonne piste à suivre.

J'ai bien reçu la fin de ta lettre tronquée. Bien sûr que l'on réussira à faire tout cela et plus encore. Je m'arrête, à regret, mais je voudrais que Cécile envoie ça au plus vite et bientôt le soir tombera et les petites lumières du village m'accueilleront. Tu es toute ma vie

Michel













 

Lougsi, 24 mars 1999



Ma très très très très très très très très chère et douce amie,

Merci pour tes commentaires, car cela aide à construire à deux le nouveau paradigme. En fait, la recherche d'ATD est exemplaire et va même beaucoup plus loin que nous au sujet de la dislocation de la hiérarchie chercheurs-enquêteurs-sujets (antithèse du Grand Chef Bourdieu évidemment). C'est dommage que tu ne l'aies pas sous la main (le livre d'ATD, pas Bourdieu). Et je trouve que cette recherche est vraiment en concordance avec les objectifs. Dans cette recherche, tout coule de source. Bien sûr, il y a place pour beaucoup d'améliorations. Je pense à la manière de présenter le plat, ce n’est pas comme ça qu'on va moucher Bourdieu. Mais l'ennui principal n'est pas là. L'ennui, c'est que pour se donner de la crédibilité, ATD a fait tout relire par un «Conseil scientifique». Ils avaient déjà été échaudés, pas seulement à Louvain, mais déjà avant, en 1991, quand une subvention avait été refusée au Girep de Pierre Fontaine avec ces mots: L'objectif du programme doit-il être de subventionner des associations pour leur permettre de produire, sous le nom de recherche, des «histoires de pauvres» vues à travers le prisme de leur philosophie sur la question, en échappant aux règles de méthode qui s'imposent aux chercheurs d'ordinaire?

Celui qui ne connaît pas ces incidents historiques aura du mal à comprendre pourquoi, ATD a cru bon de demander à un conseil scientifique d'ajouter des commentaires en fin de volume. C'est simple à comprendre. La recherche d'ATD, comme la nôtre d'ailleurs, consiste encore et toujours en histoires de pauvres vues à travers une philosophie particulière (la philosophie qui dit que les pauvres sont des sociologues compétents, comme l'École de Chicago, l'ethnométhodologie, etc.). En se mettant sous le parapluie d'un conseil dit scientifique, ils pensent maintenant que l'on reconnaîtra le caractère scientifique de leur recherche. Merde alors, c'est comme si nous ajoutions à notre livre «L'espérance du monde» un dernier chapitre avec les commentaires nauséabonds du jury de thèse de Montréal: «Oui, c'est excellent votre affaire, très bien écrite, mais...»

Alors, l'ironie de la situation, c'est qu'ils ont pris la peine de choisir des gens «corrects», bien disposés à ce genre de chose. D'abord Michel Serres, philosophe et académicien, difficile d'avoir mieux. Ensuite, le président de l'Institut du travail de l'Université de Bruxelles, le directeur de la Faculté Ouverte de Politique Économique et Sociale de l'Université de Louvain-la-Neuve (ouverte c'est déjà tout un programme), le président de l'Université européenne de formation de Tours, le président de la Fondation nationale des sciences politiques, également académicien. Pour bien ficeler le paquet et mettre toutes les chances de leur côté, ils ajoutent à la liste deux volontaires d'ATD Quart Monde, histoire de bien noyauter l'équipe ainsi formée. Bien entendu, et je les comprends, ils n'ont pas invité les petits curés du Centre interdisciplinaire de Namur.

Primo. La crédibilité d'une recherche ne se fait pas en s'abritant derrière un aréopage aussi prestigieux soit-il. Une recherche se défend d'elle-même. D'elle-même. D'elle-même. C'est aux lecteurs, universitaires et autres à se positionner. Bourdieu s'abrite derrière son propre nom, mais ce n'est pas suffisant. Si sa cuisine est indigeste, on le lui dira.

Secondo. Louis-Join Lambert, chargé par les membres du Conseil scientifique de rédiger leurs critiques en cinq pages, s'est souvenu des critiques anciennes. Alors, cela a donné à peu près ceci: «Oui, c'est excellent votre affaire, très bien écrite, mais...» Mais quoi? Ben, vous savez, l'échantillon, la rigueur de vérification, le ci, le ça, la faiblesse de la confrontation à la structure sociale, deux ans ce n'est pas assez, il y a des limites à cette approche, il y a des choses qui manquent, ce n'est qu'une première étape, attendez la suite, la recherche c'est un long processus, couac, couac.

Comment Michel Serres s'est-il laissé embarquer dans un magma pareil? Lui qui disait à ATD, le 6 août 1991 à Pierrelay, en parlant de sa vision de l'évolution humaine: «La science à laquelle j'ai donné ma vie travaille en sens inverse». J'ai toujours mes anciens carnets de bord!

Ensuite, dans le livre d'ATD, chacun a donné son avis sur un des cinq mémoires du livre. Michel Serres, sous le couvert de paroles très simples a cerné le mieux l'entreprise. Mais le type de la Faculté Ouverte s'est emberlificoté dans de grandes phrases où il dit que le débat porte à la fois sur le plan de la connaissance acceptable socialement par les groupes concernés et sur le plan de la production de la connaissance pertinente scientifiquement et bla-bla-bla... Pourtant, moi qui sais lire, quand même, je vois que sur la couverture, c'est marqué: le croisement des savoirs. Savoir et connaissances, ce n’est pas pareil. Il est vrai qu'une fois, le recteur de l'Université de Montréal a commis un article dans le Devoir où lui non plus n'avait pas l'air de voir la différence. On donne la parole aux pauvres, on dit que c'est eux les vrais experts, puis il faut que des zigotos diplômés viennent dire, après deux ans d'efforts de la part de ces gens, épaulés par des universitaires de différentes disciplines (pas les mêmes que ceux du Conseil scientifique): «Bel effort, mais ...» Pourquoi n'y a-t-il pas de pauvres dans le Conseil scientifique? Tout d'un coup, ils ne sont plus si experts que cela? L'existence même de ce conseil est une négation de l'expertise qu'on a d'abord reconnue aux pauvres. Après avoir détruit la hiérarchie chercheurs-enquêteurs-sujets de recherche d'une manière beaucoup plus radicale que nous, j'en conviens, une fois tout terminé, la hiérarchie se redresse par magie et les grosses têtes distribuent les bons points et les coups de règles. Même s'il n'y avait eu que des louanges, je ne suis pas d'accord. Cette manière de faire nie la philosophie même de la recherche entreprise. Que ces critiques se fassent, d'accord, mais pas dans le livre même, comme pour dire, OK les militants du Quart Monde, OK les braves professeurs d'Université qui avez travaillé comme des dingues avec eux, vous avez bien parlé, mais ce sont les grands bonzes de l'Université qui auront le dernier mot. On ne vous donnera pas un dernier petit chapitre pour nous répondre. Si j'avais été un de ces universitaires travaillant avec les gens du Quart Monde, crois-tu que j'aurais laissé passer cela? Et quand les petits curés de Namur liront cela, que diront-ils? «On vous l'avait bien dit! » Vraiment, ATD a toujours brillé par ses stratégies efficaces pour faire mousser ses affaires. Mais ici, au niveau stratégie, c'est zéro. C'est comme si un marchand de confiture imprimait sur ses étiquettes: confiture délicieuse au goût, mais attention l'arrière-goût n'est pas fameux.

Ce qui est symptomatique, c'est qu'ils ont appelé cela: «Cinq mémoires». Pas cinq recherches, non, ils se proclament encore au niveau de la maîtrise, pas du doctorat.

Alors, pourquoi est-ce que je râle? Parce que la recherche que j'achève avec toi est très semblable, dans ces principes. Alors, c'est notre livre, que par avance, c'est zigotos-là critiquent. Nous aussi, c'est deux ans. Ah bon, pas assez? Nous aussi, on fait penser les gens. Ah bon, c'est bien, mais pas suffisant?

Tu verras que les commentaires que je leur enverrai seront moins furieux mais tout aussi incisifs. Mais ce qui m'intéresse au colloque, ce n'est pas de discuter de cela, qui n'est en somme qu'un faux pas malencontreux, bien sûr, mais enfin il ne faut pas en faire une obsession. Ce qui m'intéresse, c'est de voir quelles sont les conditions des recherches qui considèrent les gens de la base comme des cochercheurs. Non pas les détails des méthodologies qui varient selon les contextes. Mais bien les invariants. C'est cela que j'avais en tête quand j'ai commencé à l'Université de Montréal. Mais j'ai dû le mettre de côté parce que, à cette époque, je ne savais pas encore grand-chose.

J'ai fini de râler.

Tes douces caresses me font du bien. Je t'aime. Je t'embrasse tendrement,

Michel













 

Lougsi, 30 mars 1999



Ô amie caressante et pleine de tendresse,

Déception, vendredi, pas de message. Cécile est malade. Alors, tu n'as peut-être pas non plus reçu mon message.

Bonne chose, ce faux pas d'ATD. Cette distorsion entre la recherche elle-même et les critiques du «Conseil scientifique» dans le même livre m'a fait râler. Mais cela m'a oublié à réfléchir sur notre propre recherche. Alors, les retombées de cette réflexion, tu les trouveras dans les «consignes» aux «enquêteurs» pour la recherche sur l'éducation et celle sur la pauvreté. Si on peut appeler cela des consignes... En fait, j'ai rassemblé les enquêtrices et les enquêteurs et je les ai fait discuter sur le fonds même de la question. Je prends ainsi le contre-pied des méthodes habituelles. Ci-joint aussi le texte modifié pour ATD, après tes commentaires.

Où en est le virement d'ATD? Si ce n'est pas réglé, je joindrai un chèque de ma banque de Bruxelles à mon envoi.

En plus, hier, en parlant au jeune Dominique, j'ai eu tout d'un coup l'idée de premières entrevues avec les enfants. Pendant la séance de dessin, les filles et les garçons, individuellement, rentraient dans la maison et étaient interviewés par Dominique. Je ne pensais pas, en commençant les dimanches de R.A.C.I.N.E.S. que cela serait la meilleure préparation pour déniaiser les petits Mossis timides comme dit Honoré.

La boucle se referme de plus en plus et la saturation aussi. Tout cela, grâce à l'ordinateur que tu m'as payé. Tout cela grâce aux petites photos que tu as imaginées pour les lettres du Burkina Faso. Ces photos, sans lesquelles les choses ne seraient pas ce qu'elles sont. Tout cela grâce à la stimulation intellectuelle que tu me transmets. Tout cela grâce à ton amour. Tout cela grâce à la recherche sur le micro-crédit que tu as amorcée et qui a donné un coup de fouet à la thèse. Tout cela grâce à ton esprit en éveil qui a décelé la chance que pouvait nous apporter le colloque sur la citoyenneté, le CRDI et ATD. Tout cela grâce au coup d'envoi, un soir, quand tu m'as dit: «Et si tu accompagnais ta fille Christine au Burkina!» Tout cela grâce à ton insistance à écrire des articles de recherche. Tout cela grâce à ton entregent qui te fait rentrer dans la gang des organisations émergentes. Tout cela grâce à ta participation au colloque de Louvain. Tout cela grâce aux bonnes relations que tu instaures avec tes étudiants et étudiantes, en particulier Line Larochelle. Tout cela grâce au jumelage que tu as amorcé entre les deux écoles. Tout cela grâce à ce que tu m'as transmis sur la communication dialogique. Tout cela grâce à ton idée de fonder un Centre de Recherche. Tout cela parce que tu es là et que tu es telle que tu es.

Alors, pour tout cela, je n'ai pas assez du restant de ma vie pour te dire :

Merci Marie-Nicole.


Alors, voici le texte corrigé grâce à toi et qui est envoyé à ATD pour répondre aux questions reçues:

«LE CROISEMENT DES SAVOIRS
QUAND L'UNIVERSITÉ ET LE QUART-MONDE
PENSENT ENSEMBLE»


La finalité de la recherche d'ATD est double. Il s'agit, d'une part d'élaborer des modèles dans les cinq champs correspondant aux cinq mémoires présentés. Mais il s'agit aussi et surtout d'expérimenter une méthodologie de recherche participative innovatrice. Dans une telle démarche, les sujets de la recherche sont considérés comme des coauteurs au même titre que les chercheurs universitaires. Nous avons donc là une recherche à deux étages. Pour le premier étage, c'est-à-dire ce qui concerne le contenu, différents modèles sont analysés et apportent une contribution non négligeable à la recherche en sciences de l’humain.

Toutefois, c'est au niveau du deuxième étage que la recherche est particulièrement innovatrice. Le but est de concevoir et d'élaborer les conditions de la recherche scientifique qui vise «à mettre en dialogue et en réciprocité trois types de savoirs: le savoir de ceux qui ont vécu la misère et l'exclusion, le savoir de ceux qui se sont engagés à leurs côtés et le savoir des scientifiques.»

Pour ce faire, vous avez adjoint aux méthodologies classiques qualitatives une méthodologie qui s'est construite et perfectionnée au fil des jours. Vous avez décrit cette méthodologie avec précision. Notamment, vous avez justifié les options prises et décrit les avantages et les dangers ainsi que les leçons pour l'avenir. La méthodologie construite se veut un exemple d'une approche de croisement de savoirs. Cette approche de croisement des savoirs est un nouveau paradigme à soutenir. Ce nouveau paradigme, que je vois se dessiner, s'enracine toutefois dans des traditions, dont certaines déjà anciennes, notamment: l'École de Chicago, l'ethnométhodologie, les courants véhiculés par certains types de recherches-actions, la sociologie critique québécoise (à ne pas confondre avec la théorie critique de l'École de Francfort), la théorie émergente des faits (grounded theory), les recherches féministes, la communication participative pour le développement (pour les recherches dans les pays du Sud). Puisque les sujets de recherche sont compétents dans la construction du savoir les concernant, le nouveau paradigme a la prétention de les considérer comme des cochercheurs privilégiés.

De l'École de Chicago, première génération, vous retenez que le meilleur moyen de comprendre une société humaine est de découvrir ce que les gens en pensent eux-mêmes et de tenir compte de leur point de vue.

De l'École de Chicago, deuxième génération, vous retenez que le chercheur ne peut avoir accès aux productions sociales signifiantes des acteurs que s'il participe, également en tant qu'acteur, au monde qu'il se propose d'étudier.

De certains types de recherches-actions, vous retenez l'idée de faire participer les sujets eux-mêmes à la recherche. Toutefois, dans la plupart des cas, les recherches-actions font participer les leaders de communautés, les chefs syndicaux et autres personnes privilégiées, mais non les gens de la base au bénéfice desquels justement la recherche s'est mise en branle.

De l'ethnométhodologie, vous retenez l'idée selon laquelle les sujets de recherche sont tous des sociologues à l'état pratique. En effet, à la différence des sociologues qui considèrent généralement le savoir de sens commun comme une catégorie résiduelle, l'ethnométhodologie veut écouter les personnes pour en apprendre chaque jour.

De la théorie émergente ou théorie fondée sur les faits vous retenez l'idée que ce que disent les gens conduit à l'élaboration des modèles théoriques. Dans cette optique, le modèle théorique se construit à partir de la parole des acteurs et évolue continuellement. Cette façon de procéder produit des modèles qui ont pour particularité d'être englués dans le concret et de ne pas être livrés prêts à la consommation.

L'ethnométhodologie et la théorie émergente, chacune à leur manière, veulent nettoyer la sociologie de tout son métalangage et prendre l'acteur comme seul sociologue compétent. Mais la recherche d'ATD va jusqu'au bout de cette logique. Elle prend cette idée au sérieux et veut, en conséquence, considérer les acteurs comme des coauteurs à part entière. Voilà en quoi, on peut affirmer qu'au niveau scientifique, la recherche d'ATD est une recherche de pointe. Non seulement la participation active des personnes apporte ainsi une connaissance plus complète, mais également est un gage d'une plus grande objectivité. Le chercheur universitaire sera moins tenté de saisir la parole des gens et de l'accommoder à sa propre sauce, sans contrôle. Que cette recherche constitue une première étape, je m'en réjouis. Que l'on veuille continuer dans cette direction avec plus de rigueur», tant mieux. Mais ce surcroît de rigueur ne doit pas se chercher dans la sociologie classique, mais bien dans le chemin déjà tracé tel que je l'ai esquissé ci-dessus. L'originalité d'ATD est d'oser aller plus loin et dès lors, tout est à réinventer.

En particulier l'éthique dans les recherches. Traditionnellement, les recherches en sciences humaines sont considérées comme susceptibles d'apporter des effets secondaires défavorables sur les sujets. Pour minimiser ces effets, on prend un certain nombre de précautions dont la plus courante consiste à ne pas dévoiler les vrais noms des sujets. Et d'ordinaire, ces considérations éthiques se retrouvent en fin du rapport de recherche, comme quelque chose de peu important: «Vous savez, on a pris des précautions pour ne pas faire trop de mal aux gens...» Pour la recherche d'ATD, à part certains cas justifiés, il s'agit d'un retournement complet: «Enfin, pour une fois, on n'aura pas écrit sans nous», s'exclame une militante. Alors, c'est en page de garde qu'apparaissent les noms des acteurs, pêle-mêle par ordre alphabétique avec ceux des universitaires et des volontaires. Je me souviens que, dans une recherche en ethnologie urbaine menée dans un milieu de drogués et de prostituées à Montréal, les chercheurs avaient ressentis comme insupportable, l'idée qu'ils «volaient» les paroles des sujets de recherche.

De ce qui est dit plus haut, au sujet de la rigueur, n'en concluons pas que les outils statistiques deviennent hors la loi. Si cela s'avère nécessaire, on peut établir un échantillon aléatoire stratifié. Si. De même, si la nécessité y pousse, rien n'empêche d'employer des techniques de corrélation adéquates. Si. Pas pour donner des gages à des lecteurs exigeants. Pas pour le plaisir de remplir des tableaux inutiles. Pas pour se cacher derrière une modélisation mathématique destinée à défendre la pensée. Une telle stratégie ne pourrait que miner la crédibilité des chercheurs aux yeux mêmes des collègues à convaincre. La technique n'est pas suffisante pour établir la distance nécessaire à l'objectivation. Les beaux outils du jardinier n'apportent pas nécessairement de belles roses. Et certaines méthodes de jardinage ne requièrent pas l'emploi de râteaux. Un jardinier ne dirait pas: «Ma récolte est remarquable, la preuve: voyez comme mes outils sont fonctionnels.» Les chercheurs doivent justifier l'emploi de leurs outils par la nécessité de la recherche elle-même.

À cet égard, à la page 497, des «lecteurs exigeants» s'inquiètent de la validité de l'échantillon des personnes interrogées. Cet échantillon donne-t-il assez de chances de trouver des exemples qui heurteraient les hypothèses retenues? Cela me conduit à trois commentaires:

(1)
Échantillon par rapport à quelle population? S'il s'agit des quinze militants, c'est un échantillon représentatif de la population des «personnes qui ont vécu des situations de misère et leurs conséquences, qui ont participé depuis plusieurs années aux Universités populaires, qui y ont acquis des capacités d'écoute et d'expression, qui ont des bases de lecture et d'écriture et qui sont disponibles à trois quarts du temps». Ainsi, la population de l'échantillon est bien définie. Il ne s'agit pas d'un échantillonnage aléatoire stratifié, évidemment. Mais on peut affirmer: «Voilà ce que des militants formés aux Universités Populaires sont capables de dire, de penser et d'analyser, lorsque mis dans des conditions favorables». S'il s'agit des personnes interviewées par les militants dans le mémoire sur les savoirs, c'est différent. Mais nulle part dans ce mémoire, me semble-t-il, il est prétendu que ces personnes constituent un échantillon. Simplement, les militants ont choisi des amis parce qu'ils ne voulaient pas parler seulement pour eux. C'est un plus que les militants apportent. Un approfondissement bienvenu dans ce type de recherche qui n'est pas du genre «sondage d'opinion». Des cochercheurs supplémentaires pour raffiner l'analyse. Aucune justification scientifique n'oblige à choisir ces personnes dans un échantillon statistiquement élaboré. Bien sûr, ces gens font partie d'une certaine catégorie, appelons cela un échantillon si l'on veut ou comme faisant partie d'un peuple, peu importe. Quand je choisis des collègues à l'Université pour participer à une recherche, est-ce que je m'inquiète de savoir s'ils constituent un échantillon «représentatif»? Simplement, ils font partie d'une catégorie de personnes susceptibles de m'apporter leur expertise. Curieux! À peine a-t-on proclamé que des pauvres sont des cochercheurs, qu'on les refoule dans la catégorie des «sujets de recherche» à circonscrire dans un échantillon. Et cela en contradiction avec la manière de procéder de beaucoup de recherches actuelles, notamment en «Grounded Theory» en contradiction avec la finalité de la recherche d'ATD qui est, non pas de recueillir des opinions, mais bien de raffiner des analyses. Avec les pauvres comme coauteurs. Pas comme fournisseurs de données, ce qui justifierait — peut-être — cette demande d'échantillonnage. L'analyse développée par Daniel (dont je reparlerai plus loin), que lui appelle son secret, serait-elle plus valable s'il avait fait partie d'un échantillon représentatif? Il n'y a pas là de «faits à vérifier». Dans ce domaine, ce ne sont pas les faits qui manquent. Mais bien des analyses à approfondir. Si vous voulez des faits, pigez dans les recherches déjà existantes. Mais si vous voulez des analyses pénétrantes, adressez-vous aux experts que vous trouverez dans le peuple du Quart-Monde. La technique de l'échantillonnage aléatoire stratifié poursuit d'autres fins. Cette technique sert à saisir le plus exactement possible des opinions, des intentions, formulées de manière simplifiée, valables pour un court laps de temps et que l'on peut raisonnablement extrapoler à l'ensemble d'une population. Cette technique est également efficace pour la constitution de groupes témoins et expérimentaux dans le but de déceler l'influence d'une variable dite indépendante sur d'autres variables dites dépendantes. Mais là, avons-nous encore affaire à des recherches en sciences de l’humain? Ou bien tout simplement à des recherches en sciences naturelles portant sur des êtres humains, comme d'autres recherches sur les fourmis ou les éléphants? Dans mon premier domaine de spécialisation, je connais, au moins trois champs, où après vingt ans d'acharnement dans de tels types de recherches, rien de vraiment probant n'a pu être découvert ni donné lieu à des applications pratiques notables.


(2)
Peut-être que je me trompe et que j'ai lu le livre un peu trop vite. Mais il me semble bien, au contraire, que toutes les chances ont été données pour que surgissent des exemples heurtant les hypothèses retenues. Et cela justement par le dialogue où les différentes parties en présence ont confronté leurs idées. Par exemple, l'opposition entre les militants et les universitaires sur le savoir en tant que libération ou en tant qu'oppression. Pense-t-on que cela aurait éclairé le débat de faire une vaste enquête dans un échantillon représentatif des pauvres de France et de Belgique, d'une part et des universitaires des mêmes pays d'autre part?


(3)
Enfin, le terme d'hypothèse pourrait induire certains en erreur. Personnellement, cela ne me cause aucun problème. Ni pour les nombreux chercheurs habitués aux méthodes de la recherche qualitative. Mais pour certains «lecteurs exigeants», les hypothèses se fabriquent dans le cadre de l'influence de variables sur d'autres. Variables que l'on aura opérationnalisées avec plus ou moins de bonheur. Très efficace pour déterminer que le tabac conduit au cancer. Beaucoup moins efficace pour faire arrêter les gens de fumer. Si le terme d'hypothèse cause des problèmes au niveau de certains lecteurs, il est possible de parler, au lieu «d'hypothèses à vérifier», de «modèles» à élaborer. Bien sûr, il y a des modèles directement fondés sur des corpus d'hypothèses que des expérimentations astucieuses tenteront de valider. Ce sont des modèles susceptibles de conduire à des théories. Mais nous ne voulons pas construire des théories. Nous voulons simplement comprendre un peu mieux, rien de plus, mais rien de moins. Nous voulons bâtir, éprouver, modifier des modèles destinés à la compréhension et également des modèles destinés à l'action, éventuellement rejeter des modèles pour d'autres plus susceptibles d'atteindre les objectifs fixés. Car un modèle se bâtit à partir d'un point de vue donné. Un point de vue n'est ni vrai ni faux. Un point de vue ne peut qu'être approprié ou inapproprié. Tout dépend des objectifs. Pour dessiner la carte d'une ville, le point de vue du pilote d'hélicoptère se révèle très approprié. Pour acheter la carte de la ville, le point de vue approprié sera celui du promeneur à la recherche d'une librairie. À partir du point de vue approprié aux objectifs, on élaborera un modèle, on l'affinera et au besoin on le remplacera par un autre, toujours en justifiant les options prises avec rigueur et cohérence. Mais toujours aussi en gardant le cap sur les objectifs choisis. Et bien sûr aussi à la lueur des faits. Si un sociologue de Namur a comme objectif de se servir de la science «comme une conquête étendant le champ de la liberté humaine» (sous-entendu, pour lui et ses pairs en tant que scientifiques, pas pour les sujets de recherche), cela n'est pas interdit par la Constitution. Mais pour nous, il s'agit d'une conquête étendant le champ de la liberté humaine pour les pauvres en priorité. Alors, pour les autres, cela viendra tout seul. L'inverse n'est pas vrai. Est-il étonnant, dès lors, qu'un tel sociologue écrive sans rire dans le même livre (La connaissance des pauvres): «Par opposition à la marginalité destructrice des exclus, la marginalité créative du sociologue tient toute dans l'arrachement à la pensée dominante, dans la visée de vérité.» Pas très «scientifique», cette affirmation, pour un sociologue positiviste, c'est le moins que l'on puisse dire.


En relation avec ce qui précède, quelqu'un dit, à la page 103: «Ce n'est pas à travers les conventions de langage et des méthodes universitaires que nous convaincrons nos collègues de changer; ce n'est pas un discours, c'est beaucoup plus parce que tu dis un certain nombre de choses parce que tu crois que c'est vrai, et tout d'un coup l'autre accroche, ou bien il est ému par ce qu'il lit et donc ça vaut la peine...» Je me souviens, quand Michel Serres est venu à Pierrelaye, le 6 août 1991, il a dit aux volontaires: «Vous êtes exactement sur le front du plus grand problème actuel». Mais quand un volontaire lui a demandé de convaincre ses collègues universitaires, Michel Serres a avoué que l'entreprise n'était pas facile. Moi-même, après la frustrante expérience du colloque de Louvain, j'ai été tenté de baisser les bras. Le sociologue de Namur, que j'ai cité ci-dessus, avait présenté son texte en l'illustrant avec le passage biblique du devin, de l'âne et de l'ange porteur de «Vérité». Dans le même livre, Marie-Nicole Cossette et moi, nous lui avons répliqué avec l'âne et l'ange prétentieux de Prévert. Je ne sais pas s'il a apprécié... C'est toute la différence entre le processus dialectique que ce sociologue voulait instaurer avec les pauvres et le processus dialogique de la recherche d'ATD. En relisant mon texte, aujourd'hui, je m'aperçois qu'il constitue toujours le texte fondateur pour la recherche que Marie-Nicole et moi sommes en train de terminer au Burkina Faso, mais qu'il introduit tout aussi bien à la présente recherche d'ATD. En fait, il n'y a aucune réconciliation possible entre nous et le positivisme pur et dur d'une certaine sociologie d'arrière-garde, qui considère la Vérité comme extérieure à nous. Qu'il y ait une réalité extérieure, j'en conviens bien volontiers. Qu'il y ait des faits à observer, mesurer, je suis le premier à le reconnaître. Mais les concepts, les classifications, les modèles, pardon, c'est en nous qu'ils prennent leur source. Et ils sont intimement liés aux objectifs poursuivis.

Personnellement, je veux rester sur le terrain scientifique. C'est là que je dois agir. Mais pas sur le terrain du positivisme désuet. Il y a tout le courant que j'ai identifié ci-dessus. Nous sommes en bonne compagnie. Il reste à en pousser la logique jusqu'au bout. Mais ce n'est pas partie gagnée. Au même colloque de Louvain, un universitaire avait «brillamment» exposé comment intégrer les rationalités instrumentales, intersubjectives et émancipatoires. Fort bien, il a lu Habermas. Mais après le colloque, il nous a passé le texte d'une recherche pour laquelle il demandait une subvention. J’ai décortiqué patiemment ce texte. Trois types d'acteurs étaient mis en scène dans son projet: les chercheurs, les professionnels (assistantes sociales, institutrices, etc.) et enfin les pauvres. Les deux premières catégories accomplissaient des actions du genre suivant: établir, chercher, classer, montrer, découvrir, analyser, conseiller... Quant aux pauvres, leurs seules actions étaient: voler, mentir, quitter l'école, être au chômage, être passif... Pas un seul point positif. Pas un!

Ajoutons que, s'il faut se garder d'un certain positivisme destructeur, il faut se garder aussi des constructivismes les plus délirants. Histoire de ne pas se trouver au cœur de batailles de tartes à la crème épistémologiques, dans lesquelles nos alliés, les pauvres, n'ont rien à gagner.

À propos de la théorie émergente (grounded theory), je notais que celle-ci produit des modèles qui ont pour particularité d'être englués dans le concret et de ne pas être livrés prêts à la consommation. Autrement dit, le modèle créé serait donné au lecteur pour qu'il puisse lui-même continuer ce travail d'élaboration du modèle. Cette idée que j'ai trouvée chez Kaufmann m'a semblé, de prime abord, plutôt étrange. Mais j'en ai trouvé, dans le mémoire sur les savoirs, une illustration remarquable. En effet, un lecteur, en l'occurrence Michel Serres, se demande comment aller plus loin. Et il tombe sur ce qu'il appelle la vraie grande page du mémoire. Qu'on se donne la peine de relire (p. 511) la perspective nouvelle que Michel Serres donne au modèle, à partir des paroles de Daniel. Dans le matériau des paroles des acteurs, il arrive que surgisse la pierre précieuse qui éclaire tout sous un jour nouveau. Se demander si Daniel constitue bien «un échantillon représentatif» serait aussi insolite que de se demander si le petit décimètre cube de terrain où l'on a trouvé un diamant est un échantillon représentatif des tonnes de terre qu'il a fallu retourner pour le trouver. C'est peut-être à partir de ces portes entrouvertes par Daniel et les autres que la recherche d'ATD peut conduire à des étapes ultérieures.

Page 498, je lis qu'il ne faut pas «demander à ces mémoires plus qu'ils ne peuvent légitimement donner». En découvrant la porte entrouverte de Daniel, Michel Serres a opposé un démenti à cette affirmation. Il y a beaucoup plus dans ces mémoires que ce qu'ils donnent en première lecture. Et on peut encore leur demander beaucoup. Ce qu'il faut maintenant, c'est continuer l'analyse, avec les experts, ceux de l'Université mais aussi les vrais experts, ceux du Quart-Monde. La rigueur est à mettre au niveau de l'analyse et non pas au niveau d'une improbable «vérification qu'obtient un long processus de recherche». Vérifier quoi?

Attention, je n'ai pas dit de sélectionner les faits qui vont dans le sens des hypothèses et d'écarter les autres. Il ne s'agit pas de cela. Il s'agit, d'une part, de chercher activement à mieux comprendre dans la direction choisie au départ de la recherche, mais d'autre part, d'être en état d'ouverture face aux idées imprévues surgissant des faits. Deux mouvements paradoxaux à intégrer. Les hypothèses ne détermineront pas les faits à sélectionner, ce qui ressortirait de la malhonnêteté intellectuelle. C'est le contraire. Dans les recherches inspirées de la «Grounded Theory», à partir des faits, surgissent de nouvelles hypothèses non prévues au départ. Je sais que ce n'est pas très popperien, mais Popper écrivait pour les sciences naturelles, pas pour les sciences de l'humain, que je prétends être à l’opposé des sciences humaines. Un extrait de Kaufmann (L'entretien compréhensif, Nathan, 1996, p. 4) donne un bon éclairage:

Dans la théorie classique, tous les concepts signalés et malaxés sont situés au même niveau: le plus général. Quand des faits concrets, des statistiques, des extraits d'entretiens sont cités à comparaître, c'est uniquement à titre de témoins, d'illustrations en arrière-plan, de soutiens à l'argumentation. Ils ne sont pas considérés comme des éléments intrinsèques de l'argumentation à l'œuvre; ce qu'ils sont dans la théorie fondée sur les faits. Ici, toutes les catégories signalées participent à la construction de l'objet, quel que soit leur statut dans la hiérarchie du savoir, de la plus humble, ordinaire, populaire, quotidienne, à la plus légitime, auréolée de gloire conférée par une présence remarquée dans les traités de sociologie. Elles sont toutes susceptibles de jouer un rôle aussi important, les unes ou les autres arrivant brusquement à l'avant-scène de la réflexion; mais un rôle différent selon la place occupée dans la hiérarchie.
C'est à partir de telles considérations et d'autres encore, que les prochaines étapes pourront se mettre en place avec rigueur. Non pas en s'accrochant aux rigueurs des méthodologies classiques. Critiquer la présente recherche à l'aune des méthodes de la sociologie traditionnelle, reviendrait à critiquer les recherches actuelles en génétique sur la base des méthodes traditionnelles de la biologie. Si la sociologie est une science, alors la recherche d'ATD fait partie d'une science aussi, appelons-là comme on voudra. Mais c'est une autre science. Une science de pointe qui doit trouver sa propre voie, ses propres méthodes. Et qui n'a surtout pas à s'en excuser. Et qui n'a pas à se parer des oripeaux de l'ancienne science. À défaut de quoi, on perdrait toute crédibilité face à l'Université. À défaut de quoi, on renierait les propos du Père Joseph à la Sorbonne le 1er juin 1983, propos que l'on peut légitimement assimiler au manifeste du nouveau paradigme.

Le parallèle établi entre la théorie fondée sur les faits (Grounded Theory) et la recherche d'ATD ne doit pas occulter les profondes divergences entre ces deux types de recherches. Kaufmann (p. 53, déjà cité) se refuse à retourner voir des informateurs après enquête, pour discuter des résultats. Il n'y a pas lieu de le critiquer pour cela. Peut-être que le contenu même de ses recherches ne s'y prête pas. Mais si des recherches parallèles à celle d'ATD devaient se conduire de cette manière, elles nieraient leur propre logique qui est de considérer les plus pauvres comme des cochercheurs compétents. Kaufmann agit ainsi parce que, dit-il, l'entretien terminé, l'informateur doit se sentir totalement libre. Telle n'est pas la philosophie de la recherche d'ATD. L'«informateur» est bien plus qu'un informateur: il s'est engagé. L'entretien terminé, il se sent transformé, engagé dans un processus de construction; et un prochain entretien constituera une étape suivante dans ce processus. Une militante de la recherche d'ATD dit: «C'est à nous d'écrire ce qu'on a envie d'écrire, on s'engage.» De même, d'autres références peuvent utilement éclairer l'approche d'ATD: A. Strauss, «La trame de la négociation; sociologie qualitative et interactionnisme», L'Harmattan, 1992; O. Schartz, «L'empirisme irréductible», Nathan, 1993; M. Messu, «Subjectivité et analyse de contenu», Cahier de recherche, no 6, CREDOC, 1990.

En fait, dans la science normale, les chercheurs universitaires posent les mêmes questions à différentes catégories de sujets. Les enquêteurs sont tenus de travailler suivant un protocole rigoureux et doivent se comporter comme s'ils n'avaient pas d'opinion sur le sujet de l'enquête. On veut voir, notamment, si cela donnera les mêmes résultats ou non, dans les différents cas. Ainsi, les chercheurs peuvent vérifier leurs hypothèses et améliorer leurs modèles. Dans le nouveau paradigme, les chercheurs universitaires considèrent que l'important ne réside pas dans les questions qu'ils posent, mais bien dans les questions que se posent les sujets de la recherche eux-mêmes. De plus, à la différence de simples enquêteurs, ils s'engagent personnellement, intellectuellement, émotivement et n'ont pas peur de transmettre leurs propres opinions. Ce qui a pour effet d'offrir des points de référence à leurs interlocuteurs. Ceux-ci ont besoin de repères pour se situer eux-mêmes et développer leurs propos. Au contraire, l'enquêteur qui se réserverait les empêcherait de se forger une opinion et ne recueillerait que des données superficielles. Dès lors, dans l'approche d'ATD, les entretiens sont répétés en partant des modèles provisoires créés. Les modèles sont raffinés conjointement par les chercheurs universitaires et leurs cochercheurs du Quart Monde. Ce que l'on cherche, ce ne sont pas des faits à vérifier. Plutôt, on veut savoir ce que les personnes sont capables d'exprimer quand on les invite à réfléchir. On ne cherche pas des informations de la part de sujets de recherche, mais bien la pensée de cochercheurs. Il s'agit d'arriver à un savoir commun. Alors, les cochercheurs non universitaires ont logiquement droit au chapitre lors de la restitution de la recherche.

Notons que la recherche d'ATD concerne le croisement des «savoirs» et non le croisement des «connaissances». Les connaissances sont, certes, nécessaires à l'élaboration du savoir. Mais elles ne constituent qu'un ensemble d'informations, que l'on souhaite bien sûr, les plus fiables possible. En revanche, le savoir, c'est comprendre pour le partager avec d'autres.

Que, parallèlement, on vérifie les faits sur lesquels on s'appuie, je suis le premier à le promouvoir. La science travaille sur des faits, pas sur des rumeurs. Mais, dans le domaine de la grande pauvreté, les faits s'accumulent depuis longtemps. Par exemple, dans le mémoire sur la famille, on voit que les rats et les souris reviennent souvent dans les interviews. On le sait déjà depuis longtemps que les conditions de logement des très pauvres sont insalubres. Que l'on continue à accumuler les faits et les vérifier, je veux bien. Mais il est temps que l'on s'appuie sur ces faits pour créer des modèles explicatifs et des modèles d'actions à l'aide des vrais experts en pauvreté. La variété des modèles explicatifs actuels et leurs notables contradictions ne nous invitent pas à considérer le sujet comme clos. Quant aux modèles d'action, on aimerait les voir plus efficaces.

À la page 498 de la recherche d'ATD, au nom du Conseil scientifique, Louis Join-Lambert donne un exemple qui, pense-t-il, fera grincer des dents. Et bien, oui, cher Louis, tu as raison, j'ai grincé des dents. Car comparer le «retournement» dans l'action d'ATD avec ce qui se passe au Front national est abusif. Bien sûr, je comprends ce que tu veux dire et j'ai eu une pensée analogue en lisant le livre-escroquerie «La misère du monde» de Bourdieu. Mais c'est un peu comme si on découvrait que Jean-Marie Le Pen donnait des bonbons aux enfants. Alors, pendant qu'on y est, comparons la philosophie de Le Pen à celle de Joseph Wrésinski qui lui, également, donnait des bonbons aux enfants. Hitler, aussi, était gentil avec les enfants... Je charrie? Pas tellement. Et cela m'amène à deux remarques.

(1)
Le retournement décrit est un modèle qui rend compte des phénomènes observés pendant la recherche, étant donné les objectifs poursuivis. C'est un modèle local. Rien n'empêche de le comparer à d'autres modèles locaux pour en arriver à un modèle plus général. C'est le principe de toute science. À condition que ces modèles soient compatibles entre eux au niveau des objectifs poursuivis. Si mon objectif est de comprendre le langage des abeilles, je peux, après m'être fabriqué un modèle, le comparer aux autres modèles qui poursuivent le même objectif. Avec l'idée d'en arriver à un modèle plus général. Une étude dont l'objectif est d'étudier les effets du venin des abeilles et non leur langage n'apporterait rien à mon modèle. Les objectifs de Wrésinski et de Le Pen sont incommensurables entre eux et je ne vois vraiment pas comment fabriquer un modèle qui puisse les intégrer tous les deux.
(2)
J'ai fait une comparaison entre les sciences naturelles et les sciences de l’humain. Juste pour me faire comprendre plus facilement. Mais j'ai tort. Il est grand temps que les sciences de l’humain prennent leur autonomie par rapport aux sciences naturelles. Il est illusoire de penser qu'en sciences de l’humain, nous parviendrons à généraliser comme dans les sciences dites naturelles: de modèles locaux en modèles de plus en plus englobants, jusqu'à parvenir à une théorie unificatrice, elle même destinée à trouver sa place dans une théorie plus générale encore. Toute tentative de ce genre en sciences de l’humain risque de donner des modèles déterministes où toute la conduite humaine, au niveau macro, s'algorithmise, laissant les humains en l'état de simples rouages. Alors, qu'est-ce qui agit, dans ces modèles? Des variables, facteurs, paramètres, c'est-à-dire des «mains invisibles»? En économie, la récente faillite d'un tel modèle où devaient intervenir «les mains invisibles du marché» vient de réduire ces ambitions à néant.


Cela voudrait-il dire qu'il faut se contenter de modèles singuliers, uniques et locaux comme le prétendent certains post-modernistes? Ce serait pousser le bouchon un peu loin. Et même la négation de toute démarche scientifique. Au contraire, rien n'empêche de chercher de tels modèles de retournement dans des recherches poursuivant des objectifs similaires à ceux d'ATD. Alors, des modèles locaux pourront se confronter et donner naissance à des modèles plus généraux. En espérant attirer l'attention d'autres scientifiques qui cherchent dans la même direction que nous. Mais avec précaution! N'essayons pas d'associer ce qui n'est pas comparable. Quand Bourdieu, à l'occasion de brèves entrevues avec des sujets de recherche, parle d'un tel retournement (qu'il appelle la conversion du regard), je ne vois absolument pas comment on peut valablement rapprocher cela de la recherche d'ATD, laquelle s'est déroulée sur deux années avec des militants formés de longue date et des objectifs différents de ceux de Bourdieu.

Quant à espérer une plus grande «solidité» du modèle par la confrontation de ce que vivent les militants respectifs d'ATD et du FN, permettez que je sois sceptique. J'ai plutôt peur qu'avec des amalgames pareils, le modèle ne se dilue... Le retournement est un événement d'ordre psychologique. Nous ne sommes pas des psychologues en face d'un phénomène à étudier en soi. Ce n'est pas à ce niveau-là que se situent nos analyses. À cet égard, une piste pour le long terme des recherches telles celle d'ATD, pourrait peut-être s'inspirer la distinction établie par Kaufmann (p. 27-28, déjà cité) entre modèle social et modèle sociologique. Je lance cette idée sans avoir vraiment approfondi son utilité pour nous. Je serais ravi que quelqu'un me donne la réplique.

Un dernier commentaire concerne la restitution de la recherche. Il ne suffit pas d'écrire. Il faut aussi être lu. Si l'écriture s'est faite conjointement par les universitaires, les militants et les volontaires, il faut pouvoir être lu par le même type de public. En particulier, la double audience à atteindre, celles des universitaires et celles des militants pose un problème particulier.

Pour les universitaires, je ne peux juger, étant moi-même trop engagé. Comment me mettre dans la peau d'un lecteur non prévenu? Sachons toutefois que les universitaires sont des gens pressés, qui se fatiguent vite et qui abandonnent encore plus vite, s'ils pensent que le sujet n'est pas traité comme ils le font d'habitude. En tout état de cause, c'est à l'usage que l'on verra si le livre mord sur son public, comme dit dans l'introduction générale: «L'épreuve finale est aujourd'hui que chacun des milieux représentés dans cette aventure commune reconnaisse ses intérêts et ses valeurs dans les pages des mémoires.»

Quant aux militants, nul doute que, dans les Universités Populaires, les thèmes abordés seront étudiés, analysés, simulés en théâtres-forum et que les personnes seront invitées à poursuivre la recherche plus loin. Je me rappelle les militants qui achetaient le livre sur le colloque de Caen. Le livre, épais, était coûteux. Mais eux étaient fiers, à juste titre, de la participation de leurs amis à l'entreprise. Le bilan aurait pu parler abondamment de cette nécessaire continuation, de cette lecture et de ce travail que militants et volontaires et alliés vont faire ensemble et qui constitue la continuation même de la recherche. Seule une petite phrase, à la page 40, y fait allusion. On aurait pu en dire plus au bénéfice du lecteur.

Actuellement, je termine avec l'aide de ma femme, Marie-Nicole Cossette, une recherche dont l'approche est pareille à celle d'ATD. Période de préparation de 1994 à 1997. Recherche elle-même de 1997 à aujourd'hui, dans le village de Lougsi au Burkina Faso (ATD et UNICEF : «Le cri de l'enfant burkinabé»). En outre, depuis décembre 1998, je suis appuyé par une équipe, recrutée sur place, comprenant une sociologue, une économiste, un historien, un ingénieur en étude des sols, deux enquêteurs et une enquêteuse. La recherche sur le terrain se termine en avril 1999, mais nécessitera un dernier séjour en novembre et décembre 1999 pour une ultime validation de l'analyse. J'avance mon retour au Québec d'une semaine pour participer au colloque à la Sorbonne.

L'approche est identique à celle d'ATD, mais la méthodologie est différente vu le contexte. Comme dans la recherche d'ATD, les gens du village sont considérés comme des coauteurs auprès de l'équipe interdisciplinaire des chercheurs. L'accent est mis sur la validation des données et des analyses par les personnes en cause, y compris et surtout les personnes les plus économiquement faibles et en particulier les femmes. Pour ce faire, j'ai adjoint à la méthodologie classique de l'observation participante une méthodologie qui s'est construite au fil des jours. Il s'agit également d'une méthodologie basée sur le croisement des savoirs. Le savoir des chercheurs et le savoir de ceux et celles que les sociologues classiques considèrent comme des fournisseurs de données, mais non comme constructeurs de savoir. Le thème général porte sur le développement participatif en Afrique subsaharienne et plus particulièrement sur les stratégies paysannes et sur les divers types de solidarité rurale face au problème du développement au Sahel.

Toutefois, la finalité première de la recherche est de déterminer les conditions pour une telle recherche participative. À cet égard, les difficultés sont de plusieurs ordres et différentes de celles de la recherche d'ATD. Comment faire participer à une telle entreprise des gens ne connaissant pas l'écriture? Comment écrire en collaboration avec ces personnes une recherche se traduisant par un grand nombre de pages? Comment ces personnes peuvent-elles s'impliquer dans une pareille entreprise sans être dépossédées de leur parole par les chercheurs? Comment faire participer un village entier de 2000 personnes hommes et femmes, jeunes et personnes âgées? Comment rejoindre ceux qui sont les plus difficiles à rejoindre? Pour surmonter ces difficultés, une méthodologie particulière s'est construite et perfectionnée au fil des interventions des personnes elles-mêmes auprès des chercheurs. Des «lettres» sont envoyées régulièrement au Québec, rapportant les paroles des gens du village. D'une part, je soumets le premier jet de ces écrits à l'approbation des personnes en cause. D'autre part, je restitue ces écrits dans les 248 familles du village. Dans la recherche, je détaillerai ce processus et je l'évaluerai.

Il est encore trop tôt pour donner tous les détails de cette recherche. Mais je vois déjà le compte-rendu sous la forme d'un livre en trois parties: (1) Genèse de la recherche. (2) Corps de la recherche. (3) Bilan de la recherche. La deuxième partie appartient conjointement aux chercheurs et aux gens du village. La première partie décrira l'itinéraire des chercheurs. Indispensable si je veux des continuateurs. La troisième partie détaillera l'apport de la recherche au nouveau paradigme à promouvoir. Cet apport se situera à trois niveaux: épistémologique, méthodologique et éthique. Quant au titre, il est déjà trouvé: «L'espérance du monde». Il ne s'agit pas de l'espérance dans le sens religieux du mot, mais bien dans une acception tout ce qu'il y a plus de scientifique. La recherche englobera le passé, le présent et l'avenir. Le passé comme racines. Le présent avec ses points forts et avec ses points faibles, mais toujours avec la préoccupation de s'en servir pour préparer l'avenir. C'est cela l'espérance. C'est cela que j'ai appris des gens. La misère du présent n'a aucun sens si elle n'est pas jumelée à l’espérance.

Michel Verhas















 

Lougsi, 1er avril 1999



Amie très chère, très douce et si gentille,

Je suis très ému que le cadeau de Pâques te plaise autant.

Merci de t'occuper de l'argent qui entre et qui sort...

Guillaume abandonne l'école. Mais peut-être que l'école a abandonné Guillaume depuis longtemps.

Dans la revue «Sciences humaines» de novembre, je lis que Jeannine Verdès-Leroux a relu toute l'œuvre de Pierre Bourdieu (plus de 1000 pages). Elle y détecte une écriture lourde et répétitive, une langue artificielle, type même de violence symbolique que Bourdieu dénonce puisque son œuvre n'est pas accessible aux dominés dont il prétend assurer la défense. Elle parle de terrorisme sociologique et d'activité de manipulateur du champ intellectuel.

Voilà justement ce que je dénonçais chez Bourdieu. Non pas le contenu, sur lequel je ne peux me prononcer, je n'ai lu que «La misère du monde» et cela me suffit, mais bien sur le mépris qu'il a dans ce livre pour les personnes enquêtées. D'autres aussi ont ce mépris. Mais voilà, dans ce livre, Bourdieu dénonce le mépris que lui-même exhale.

Non, je ne le citerai pas dans la thèse.

Je suis tout à toi,

Michel













 

Lougsi, 5 avril



Douce amie qui m'appelle son bel amour!

À première vue, que le local influe sur le global est une idée intéressante et peut-être bien fructueuse pour nous. Avant de lire ce que tu m'as passé, j'essaie de réfléchir un peu à cette idée, comme cela, en amateur.

D'abord, c'est là une caractéristique du monde actuel. Dans les temps anciens, des tas d'événements locaux n'ont pas eu de répercussion immédiate sur le global. Exemple: la bataille de Marathon où les Grecs ont battu les Perses (la Perse s'appelle l'Iran actuellement et n'était pas encore musulmane). Ce fut un petit événement local dont ni les Chinois, ni les Incas, ni les Noirs, ni des tas d'autres peuples n'ont pas entendu parler à l'époque. Ce fut d'ailleurs une petite bataille entre des armées réduites en hommes et qui n'a eu aucune influence sur le monde d'alors, sauf pour les protagonistes eux-mêmes. L'ironie, c'est que, aujourd'hui, ce lointain petit événement local a des répercussions journalières dans tous les coins du globe. Quelle serait la civilisation actuelle si les Perses avaient gagné la bataille? La face du monde en aurait été changée. Avec le nez de Cléopâtre, me dirais-tu, c'est la même chose. Ben oui! Plus local que cela, tu meurs. Mais comment serait notre monde si Antoine et César ne s'étaient pas disputé les faveurs de la dernière pharaonne d'Égypte?

Bon! D'accord, je m'égare dans des blagues faciles. Mais pour ce qui est de la bataille de Marathon, ce petit événement a scellé le sort du monde actuel. Notre civilisation est issue de la Grèce qui nous a donné la démocratie, avec des sous-bassements égyptiens et d'Asie Mineure, un premier étage romain et un toit judéo-chrétien. Enlève la Grèce et tout l'édifice s'écroule. Cela aurait été autre chose. Jésus-Christ serait resté inconnu (c'est par la langue grecque que ses paroles en araméen nous sont parvenues); le premier ministre du Burkina Faso ne porterait pas de cravate ce matin; les Chinois n'auraient pas été communistes et il n'y aurait pas de jeux olympiques, pas plus que d'épreuve du marathon. Épreuve de 42 km, en souvenir du soldat grec qui, après la bataille de Marathon, a couru cette distance pour annoncer à Athènes la bonne nouvelle. Et lors de mon voyage en Grèce, je ne serais pas allé contempler la plaine de Marathon. Longtemps, cette bataille n'a eu d'influence que sur le développement de l'Europe et du Moyen-Orient.

Mais notre civilisation est devenue planétaire. Alors, par les médias, tout événement local est répercuté à l'échelon global, en temps réel. C'est clair comme le nez au milieu du visage. Quand le verglas a affecté le Québec, je l'ai su par un voisin de Lougsi qui avait la radio. Mais les événements locaux se transmettent aussi, je suppose, par contagion, de proche en proche. Mais en plus, des tas d'autres événements locaux anciens affectent le global actuel, comme la bataille de Marathon, y compris ce désir de démocratie, hérité de la Grèce antique, qui pointe dans tous les pays du monde en dépit des forces contraires. Rien d'étonnant, alors, que les événements locaux actuels aient une influence sur le global.

Mais comment se fait cette influence? Deux explications peuvent être données, pas nécessairement exclusives.

D'abord, il y a la théorie du chaos. Pour cette théorie, un petit événement aussi minuscule que le battement des ailes d'un papillon, de proche en proche, peut déclencher un cyclone à des milliers de kilomètres de là. Incroyable, mais sur papier, les équations le confirment. Toutefois, je ne vois pas quel apport cette théorie peut apporter aux sciences humaines. Impossible, et pour cause, à modéliser. Ni pour le papillon et l'éventuel cyclone et à fortiori pour les activités humaines. Tout ce que l'on peut en dire, c'est que nous vivons dans un monde de systèmes, que tout influe sur tout et qu'il faut, vu la complexité du monde et le nombre de papillons et autres événements perturbateurs petits et grands, s'attendre à des surprises non prévisibles. Bon! ça, on le sait depuis longtemps.

Mais les humains en général et la science en particulier aiment bien se fabriquer des modèles explicatifs. C'est la condition de notre survie en tant qu'espèce. Alors, ce qui me saute aux yeux, c'est l'influence actuelle des moyens dits de «communication». Bref les médias, internet, etc. Et là, nous avons toute la problématique du rôle (pervers ou bienfaisant, ça c'est une question morale) accélérateur des médias. Une voiture accidentée dans un tunnel à Paris, cela arrive souvent. Une princesse en meurt, c'est moins courant. Mais quand même, si une princesse de Galles du début du siècle dernier était morte dans un accident de diligence, est-ce que cela aurait été répercuté au global de façon aussi forte? Poser la question, c'est y répondre. Bien sûr, les médias canalisent les nouvelles qu'ils pensent qu'elles vont intéresser le menu peuple que nous sommes, mais avec des objectifs différents des nôtres. Objectifs mercantiles ou bien de propagande comme la télévision américaine lors de la guerre du Golfe. J'ai parfois l'impression que les médias nous imposent les événements locaux qu’eux décident qu'ils doivent influencer le global. Bref, tous les événements locaux ne se répercutent pas sur le global avec la même force. Et les gens des médias accélèrent ou freinent ce mouvement selon leurs propres objectifs. Les exemples à l'appui sont nombreux. Dommage que nous sommes brouillés avec notre amie journaliste parce qu'elle avait de bonnes idées sur le sujet. Voyons pour la musique africaine que tu cites. Événements locaux, devenant de plus en plus globaux au fur et à mesure que cela plaît aux gens. Mais aussi, au fur et à mesure que cela fait l'affaire des médias et des multinationales de la musique.

Les événements qui se passent dans un petit village africain peuvent-ils influencer le global? Pas tellement si cela se passe au Soudan dont tous les médias se désintéressent, je ne sais pas pourquoi. Si je veux que ce qui se passe à Lougsi influence le global d'une manière accélérée, il faut que j'utilise les médias. ATD a fait la même constatation. Il faut quand même dire que grâce à ATD et à sa capacité d'utiliser les médias, de petits événements chez les plus pauvres ont influencé la politique nationale française avec de nouvelles lois et que les répercussions sont allées jusqu'à l'ONU. Parfois, les médias ne se font pas demander. Il y a actuellement pléthore de reportage sur l'Afrique, sur les villages. La journaliste canadienne est venue à Lougsi parce que c'était bon pour ses émissions, pensait-elle. Peut-être n'a-t-elle pas employé ce matériau, jugé ne s'insérant pas bien dans l'ensemble de son reportage...

Tu m'écris aussi que les changements survenus dans la relation interindividuelle (passage de la relation de dépendance à la relation pure) entraîneront de nouvelles formes de démocratie. Ah! bon! Voilà une perspective intéressante. Notre petite recherche à Lougsi s'inscrit justement dans un passage de la relation de dépendance à la relation pure. Dépendance des acteurs vis-à-vis des chercheurs transformée en relation de partenariat. Voilà qui décrit très bien ce que nous faisons ici. Et de proche en proche, cela crée d'autres événements locaux qui risquent bien de se répercuter sur le global.

Tu écris que la sphère publique sera transformée par les changements qui se produisent au niveau du local, comme la démocratisation de la sphère privée. Quand, à Lougsi, des hommes finissent par admettre qu'un jour les femmes pourront prendre des décisions si on met les filles à l'école, voilà bien un début, minuscule peut-être, de démocratisation de la sphère privée que le Burkina Faso voudrait transférer au niveau global concernant la relation entre les sexes. Et si cela réussit au Burkina, de proche en proche, aucun autre pays africain ne pourra y échapper. De la relation entre les sexes, la démocratisation pourrait s'infiltrer dans d'autres domaines. En fait, un événement local qui se répercute sur le global n'est pas isolé. Peut-être qu'il n'aura d'influence qu'additionné aux autres événements locaux de la même couleur. Je pense que cette addition d'événements locaux allant dans le même sens ne peut se faire que si le «climat» est favorable. C'est-à-dire s'il y a des valeurs qui peuvent supporter ces événements. Par exemple, l'égalité des sexes est une valeur actuelle qui n'avait pas cours il y a cent ans, ni chez les Mossis ni chez nous. Tout événement local favorable à des relations plus égales entre les sexes ne pouvait qu'avorter. Mais c'est quand même un certain nombre d'événements locaux qui, progressivement, ont transformé les valeurs à ce sujet. Évidemment, sinon rien ne bougerait.

Pour en revenir à l'influence des événements locaux favorables à la démocratie, l'ennui, c'est qu'il y a aussi des événements locaux contraires. Et des valeurs contraires. Et des tas de gens qui ont du fric et qui s'en servent. Mais qui peuvent être contrés quand même. L'exemple le plus probant qui me vient à l'esprit, c'est le petit étudiant suédois qui comme David inquiète le puissant Goliath de Microsoft. Grâce à quoi? Justement, grâce à une multitude d'événements locaux qui se sont additionnés, c'est-à-dire tous les efforts des programmeurs amateurs. Linux ne lui appartient plus. Linux appartient à tout le monde. La démocratie n'appartient pas à un seul homme. Elle appartient, par définition, à tous. En revanche, la dictature, la puissance opprimante n'appartient qu'à une minorité. Ils devraient donc avoir, à terme, le dessous. Bien des exemples historiques confortent cette hypothèse.

Mais il y a encore un mais , chaque fois que les forces démocratiques l'emportent, quelle que soit la forme de démocratie (on peut employer ce terme dans le sens très large du Magnificat: Il renverse les puissants de leur trône, il disperse les superbes), immanquablement, des gens s'emparent des leviers de commande et la démocratie se pervertit. L'auteur biblique qui a mis ces paroles dans la bouche de la mère du Christ, pouvait-il prévoir un jour l'inquisition, les bûchers, la police secrète du pape étendue sur le nord de l'Italie et répandant la terreur? Marx pouvait-il prévoir Staline? Les démocrates russes, au temps de la glasnost, pouvaient-il prévoir la kleptocratie actuelle? Les Français, qui ont offert la Statue de la Liberté à l'Amérique, pouvaient-ils prévoir le cynisme éhonté de la politique américaine en cette fin de siècle? Un peu comme si les Américains avaient lynché ladite statue? Tant d'exemples à l'appui de mon hypothèse, mais encore aucun exemple contraire, apparemment. Pour un papillon susceptible de déclencher un cyclone, combien d'autres annulent cet effet par des battements d'ailes identiques? Comprends-tu pourquoi j'ai écrit: Mais si ce paradigme devait connaître le succès, alors, méfions-nous. Comptons sur les scientifiques, sociologues, ethnologues et autres pour s'engager dans le nouveau créneau et s'y tailler une belle réputation au détriment de ceux et celles qui risquent de nouveau d'être exclus.

Alors, match nul? Il semblerait que le combat entre les tenants des formes de relation pure contre les tyrans et les oppresseurs durera aussi longtemps que notre bizarre espèce peuplera la terre. Peut-être, nos cousins préhistoriques, les Néanthertaliens, ont disparus parce qu'ils n'étaient pas assez agressifs, on ne saura jamais. Il y aura toujours — je ne vois pas d'indications contraires et je le regrette — des puissants s'accrochant à leurs trônes et des superbes narguant les pauvres. Alors? Et bien, nous avons choisi notre camp. Nous continuerons à influencer sans relâche les événements locaux. Pourquoi? Je réponds pour moi: parce que c'est cela que je dois faire.

Et toi, pourquoi?

Il nous faudrait des chercheurs associés, ici et au Québec. C'est maintenant que RACINES va prendre son tournant. Oubedon RACINES se dégonfle comme un soufflé au fromage au sortir du four et plus personne n'en entendra plus jamais parler. Oubedon, RACINES prend des proportions gigantesques. Reste à voir, si on gardera la pureté des origines ou si on se transformera en industrie de la charité. Mais je vois que RACINES nous entraîne, je ne sais pas où. RACINES aurait-elle une vie indépendante, comme les enfants après qu'on les ait fabriqués? En fait RACINES est notre enfant à tous les deux. RACINES résulte de l'interfécondation de nos idées, désirs, créativités respectives.» Le oubedon montre bien que je ne pouvais pas prévoir. On ne peut pas prévoir, mais on peut tout espérer. Ce n'est pas Teillard qui me contredira. On ne peut pas prévoir, mais on doit avoir l'œil aux aguets, car tout se pervertit.

Ô mon joli papillon qui, par un seul battement de ses ailes, déclenche en moi de si grands cyclones, reçois mes baisers les plus doux,

Michel













 

Lougsi, 8 avril 1999



Ma grande Marinicou chérie,

Et bien, tu mets les bouchées doubles pour le micro-crédit! J'en suis tout époustouflé. Je vois que tu croises admirablement les paroles des femmes de Lougsi avec la littérature sur la question. Voilà de la véritable Ground Theory.

Pour toi, l'important de la recherche sur le micro-crédit a toujours été les incidences sur les relations homme-femmes. Y a-t-il un écart entre le point de vue des politiques de l'ACDI, de la Banque mondiale (et autres organismes) qui prônent cet outil de développement économique et le point de vue des femmes et des hommes de Lougsi (en termes de sortie de la pauvreté, d'accès à l'autonomie et à l'égalité)? En termes de sortie de la pauvreté, les femmes avaient l'air de trouver cela bien. Mais... les femmes interrogées ne sont pas les plus pauvres, puisque dans les entrevues, les hommes disent que le micro-crédit est bon «pour celles qui connaissent bien le commerce», donc les moins pauvres au départ. Et nous pourrons le vérifier en faisant la corrélation entre l'indice de richesse apparente et le fait de faire ou non partie du groupement de micro-crédit. J'avais pris note du nom de ces femmes, est-ce que cela se trouve dans un des cahiers où nous notions certaines choses sur le micro-crédit, regarde un peu... Pour l'autonomie, tout ce qu'on a d'un peu probant, ce sont de «bonnes paroles» des hommes: «Les hommes ne sont pas inquiets. À l'école de Lougsi, il y a à peu près autant de garçons que de filles. Quand les femmes auront autant d'instruction que les hommes, il n'y aura pas de problèmes si elles prennent des décisions.» Autrement dit, ils ont, en paroles, et pour un avenir plus ou moins lointain, ce qui ne les engage pas beaucoup (!) et encore, pour nous faire plaisir peut-être (!), bien assimilé le slogan du Gouvernement burkinabè: «Éduquer une fille, c'est éduquer une nation». Tout cela avec de gentilles réflexions qui édulcorent le tout: «Avant, quand un jugement devait être prononcé chez le Chef, il arrivait que celui-ci demande un délai de quelques jours avant de donner sa décision. Alors il demandait conseil à sa femme sur ce qu'il devait faire.» Évidemment, il y a toujours moyen, dans toutes les civilisations, de trouver des exemples dans le passé où de rares femmes pouvaient tenir tête à leur benêt de mari. Ou bien: «Chez moi, il n'y a pas de grand frère, pas de vieux. Alors je peux demander conseil à ma femme. Si elle me dit quelque chose de correct, je suivrai son avis.» Ouais! Ça ne va pas loin, mais c'est mieux que rien. Il faut bien commencer par des paroles. On a constaté que le développement représente un poids supplémentaire pour les femmes sans pour autant augmenter leur pouvoir décisionnel, ah bon! Ce pouvoir décisionnel ne viendra que petit à petit et pas par magie. Mais on peut voir qu'à l'occasion de l'enquête sur le micro-crédit, les femmes de Lougsi revendiquent de pouvoir prendre des décisions. Et cela en demandant qu'on l'écrive dans la lettre du Burkina Faso! Ça n'empêche pas les maris d'être «gentils», bien sûr, car il ne faut pas faire perdre la face au mari, ce serait la honte... Remarquons quand même, qu'il y a un monde entre le Burkina toujours marqué par le féminisme de Sankara et certains pays du monde, en Asie particulièrement, où la situation de la femme est atroce. Certaines parties du Pakistan, par exemple. Ça, ce sont quelques réflexions rapides de ma part, mais il faudra voir ce qu'on écrira réellement dans l'article... Car il faudra être prudent: ne pas écrire des affirmations simplistes.

«Il faut étudier la vie quotidienne et les interactions concrètes», que tu as lu chez un auteur pertinent. Bon! C'est ce que nous avons fait. Et cela va dans le sens que tu dis: avec l'étude des micro-procédures, on change ainsi toute la perspective du développement, réaffirmant du coup l'importance du singulier du local et de la culture. Tu vois que cela rejoint l'ethnométhodologie et l'interactionnisme symbolique (j'ai du mal à comprendre ces derniers termes en italiques, explique-moi un peu... car je l'ai vu dans la littérature mais ma petite tête a de la difficulté à «voir» le concept, au secours Marinicou). C'est par la transformation des relations interpersonnelles qu'on arrive à la transformation de la vie collective . Et non pas l'inverse. J'aurais tendance à penser qu'il y a les deux. En modifiant les macro-structures, on trans-forme une société. Mais cette transformation globale agit à son tour sur les macro-structures. La transformation de la sphère publique (loi contre l'excision) est inopérante à elle seule. Il faut des transformations locales progressives (comités de lutte contre la pratique de l'excision où agissent des bénévoles). En revanche, ces comités peuvent agir avec plus de force grâce à la loi. Actuellement, les femmes députées du Burkina Faso travaillent pour la loi anti-sorcière. Mais rien que cela ne peut suffire, il faudra qu'au niveau local, il y ait des actions. Par où faut-il commencer? Local, global? Les deux et ça dépend de la position de la personne. Sankara a commencé au niveau global pour les femmes du Burkina car c'est là qu'il se trouvait. Après ce qu'il a fait, impossible de revenir en arrière. Mais en même temps, il a implanté des comités de la révolution qui agissaient au niveau local, sans quoi, rien ne se serait passé. Je dis tout cela pour essayer de comprendre le concept. Faudra pas l'écrire nulle part ainsi! À Lougsi, les rapports hommes-femmes ont-ils changé avec le micro-crédit? À cette question, tu dis oui, les femmes achètent sans demander à leur mari. Que veulent-elles dire par là: (a) acheter sans demander la permission au mari sur ce qui est nécessaire d'acheter; (b) acheter sans importuner le mari en lui demandant de l'argent... D'après ce que tu as lu dans les écrits, c'est plutôt le (b) qui est la bonne interprétation. À l'appui, voilà ce que les femmes ont dit avant de prononcer cette phrase:

— Si je gagne de l'argent et que j'achète à manger, toute la famille est contente.
— Avec l'argent, on peut acheter du sel, du soumbala, si le mari n'a rien donné.
— Le mari devrait s'occuper de la nourriture de la famille. Mais cette année, les maris n'ont pas d'argent. Alors, ce sont les femmes qui doivent s'occuper de cela.
— Les maris de Lougsi ne s'occupent pas des enfants. C'est la femme qui s'en occupe.
— Si un enfant va à l'école et que les époux ont tous les deux un bon travail, le mari paiera l'école et la femme paiera la nourriture. Mais tout le monde ne fait pas cela. Il y a aussi des maris qui n'ont pas d'argent.
— Il peut y avoir des disputes dans la cour quand il n'y a plus rien à manger, quand il n'y a pas de vêtements, des cahiers pour les enfants.

Alors, j'ai logiquement traduit ainsi la phrase qui venait juste après les précédentes: «Si les femmes ont de l'argent, elles peuvent acheter tout cela sans être obligées de demander de l'argent au mari.» Regarde bien, j'ai ajouté les mots «être obligés de» et «de l'argent», sinon, cela n'avait pas de sens dans le contexte de penser «en cachette du mari»! Cela devrait être souligné dans l'article. Ainsi, tout ce que tu apportes ensuite comme exemple dans les paroles des femmes et dans les écrits concorde bien. Elles sont ainsi confirmées dans leurs fonctions traditionnelles et non pas d'entrepreneures. Elles veulent, bien sur, plus de pouvoir. Mais pour les hommes ce sont eux qui décident.

J'ai une interrogation. Le système du micro-crédit exige une forte centralité d'individualisme, ce qui n'est pas le cas dans une société traditionnelle axée sur les autres et sur le système relationnel de la communauté. «La centralité de l'individualisme dans la culture moderne par exemple, s'impose comme un préalable au développement de l'entrepreneuriat et s'attaque sérieusement à la fibre communautaire». Mais là, avec ce que j'ai vu (je te donnerai un exemple demain), la fibre communautaire, il ne faut pas non plus l'idéaliser. Tout le monde s'entraide pour la récolte. Mais chacun a son propre champ. On fait venir un tracteur pour battre le mil de tous, mais chacun vient avec son mil et repart avec ses propres grains. Les champs collectifs, les coopératives, c'est beau sur papier, mais ça ne marche pas toujours bien. Je serais bien curieux d'avoir une évaluation des Naam maintenant! Chacun pour soi, alors pour la fibre communautaire, il faudra repasser. Les Nassaras ont la rage de vouloir que les Moosis adhèrent à des projets d'intérêt collectif, car c'est dans leur tradition, croit-on. Mais les Mossis ne travaillent vraiment que s'il y a un bénéfice individuel... comme partout sur la planète d'ailleurs. Si les Italiens subventionnent le périmètre maraîcher, ce ne sera pas une coopérative, mais bien 20 jardins individuels. Il y aura un comité, forcément, puisque les infrastructures sont communes, mais juste ce qu'il faut pour que cela fonctionne. Un périmètre maraîcher collectif avec partage des bénéfices ensuite, ça ne marcherait pas. Bon! Ça c'est un autre problème qui n'a pas sa place dans notre article, mais que nous pouvons garder dans un coin de la tête pour une étude ultérieure, éventuellement, mais on ne peut pas tout faire. Le moulin à karité: propriété collective, il le faut bien vu l'objet, mais chacun apportera ses arachides et repartira avec son propre beurre de pinottes.

Bien sûr, il y a un système relationnel propre à la société communautaire. Cela ne veut pas dire que la logique entrepreneuriale du micro-crédit va à l'encontre de la culture traditionnelle. Mais cette logique entrepreneuriale n'est pas la même que chez nous. Elle est axée sur des bénéfices à court terme non réinvestis dans l'entreprise, mais bien uniquement pour la consommation. Salifou, le riche commerçant qui a commencé en ramenant à pied du Ghana des noix de cola sur sa tête et Ousséni, l'entrepreneur sont des exceptions. Note que ce sont des musulmans et là, la religion favorise cela. Il y a aussi les mamas Mercédes du Togo, immensément riches. Trois exemples de personnes ne sachant ni lire ni écrire. Et peut-on être une femme d'affaires quand on est confirmé que dans les taches traditionnelles de soins à la famille, sans droit à la propriété et restant toujours une étrangère au village? Pas étonnant alors que la logique entrepreneuriale ne soit pas axée sur le réinvestissement. Voilà un point intéressant. Comment ont fait les mamas Mercédes pour lesquelles le mari n'a strictement rien à dire aux affaires d'export-import de leur femme? Note que pour les hommes non plus, sauf quelques musulmans, le réinvestissement ne fait pas partie de la logique entrepreneuriale.

Bref, il y a dans ce que tu m'as écrit, de quoi faire une bonne douzaine de thèses. Dommage que nous n'ayons pas de thésards. Pas de thésards? Mais nous avons mieux: une dizaine d'auteurs qui voudraient bien que nous leur fassions une place dans notre livre. Ce qui va peut-être nous donner de la matière pour ce livre global-local. Whow! je ne pensais pas à cela quand j'ai commencé à répondre à ton texte. À creuser, à creuser, ô ma cochercheuse préférée. Pour qui d'autre est-ce que je ferais tout cela?

L'Otan, c'est des cons.

Avec passion et tendresse, je te rends tes baisers et tes caresses,

Michel













 

Lougsi, 12 avril 1999



Ô Princesse de mes rêves,

Triste ne soyez des mésaventures de votre chevalier servant. Oncques n'a ouï dire qu'un preux chevalier se soit plaint de souffrir pour sa dame, depuis que les poètes ont inventé l'amour courtois pour raboter le féodalisme grossier des belliqueux guerriers du Moyen-Âge.

À propos de la méthodologie, j'ai d'abord employé la méthode d'observation participante. Grounded Theory pour faire germer les questions pertinentes à se poser. Premières ébauches de modèles avec les Lettres du Burkina Faso. Puis approfondissement d'un sujet clé: le micro-crédit qui nous a introduit à la problématique du rapport de pouvoir. Ce rapport de pouvoir, nous prétendons que voilà le véritable enjeu et non la soi-disante différence culturelle juste bonne à amuser les touristes où à tranquilliser les coopérants avec des explications simplistes. C'est comme cela que notre monde est fait, avec des rapports de force et avec des rapports de pouvoir. Voilà pourquoi le dialogue n'est pas suffisant s'il n'y a pas de franches négociations qui les accompagnent. Ensuite, les quatre enquêtes sur la santé, l'économie informelle, l'éducation et la pauvreté. Les enquêtes sont comme des instantanés photos. Prises au début, elles n'auraient pas donné grand-chose. C'est comme les photos des touristes qui ne savent pas ce qu'ils doivent photographier pour rendre justice à ce que les gens veulent leur apprendre. Mais après être entré en relation avec les gens, comme tu disais, ça change tout. Malgré tout, ce sont des instantanés, précis mais avec risque de manquer de profondeur. Voilà pourquoi ces enquêtes vont peut-être poser de nouveaux questionnements. On y répondra en novembre prochain avec des réunions du genre de celles du micro-crédit. Et cette fois-ci, nous avons un bon recensement pour puiser les catégories que nous voulons. Ainsi, sans que l'on fasse exprès, la construction de notre méthodologie est en même temps une belle illustration de comment faire varier les différents outils au cours du temps pour avoir une vue la plus complète. Un exemple se trouve ci-dessous concernant la pauvreté. À partir d'une minuscule enquête faite en même temps que celle de l'éducation, une problématique vraiment pertinente voit jour.

Voici maintenant des réflexions très rapides sur l'épistémologie et ses relations avec l'ontologie. Pour cela, réexaminons les trois rationalités de Habermas, correspondant à trois types de regards sur le monde:

— Regards vers l'extérieur (contrôle sur les personnes).
— Regards réciproques (dialogue avec les personnes).
— Regards vers l'intérieur (émancipation des personnes).

Trois épistémologies différentes, contraires mais non contradictoires, donc non exclusives et même complémentaires. Pourquoi contraires mais non contradictoires? Face à des objets placés à des distances différentes, l'observateur peut accommoder son regard suivant l'objet à considérer. Exemple: la lune derrière le grillage d'une clôture et mon doigt qui la montre. En accommodant successivement ma vision sur chacun de ces trois objets: lune, doigt et grillage, j'obtiens, tout à tour, des images contraires. Mais ces images, loin de se contredire, se fortifient l'une l'autre pour m'apporter un savoir plus global. Non seulement les trois manières de regarder ne s'excluent pas, mais surtout se complètent pour donner une compréhension meilleure.

En se mettant au point sur la lune, les yeux font «comme si», la lune était la seule réalité. Clôture et doigt deviennent flous. En se mettant au point successivement sur la clôture puis sur mon doigt, les yeux font, dans chacun des deux cas, «comme si» les deux autres objets n'existaient pas.

Pourquoi ces considérations? Je pense que l'expression «comme si» est riche d'enseignement.

Pour comprendre le mouvement des astres, je peux faire «comme si» la théorie de la gravitation existait réellement en dehors de moi. Mon attitude est positiviste. Mais je n'en fais pas un enjeu ontologique. Cette théorie existe-t-elle réellement en dehors des êtres pensants qui la construisent? Pardon, mais on s'en fout! Simplement, je fais «comme si». Parce que cela m'arrange pour faire des prédictions, par exemple sur le pourcentage de chance que la terre a d'accoster un météorite destructeur venu de l'espace. Quant à l'existence réelle ou non de la théorie de la gravitation, quelle importance? Car, dans l'un et l'autre cas, on aboutit à des propositions absurdes, en témoigne le dialogue suivant entre un positiviste et un constructiviste.

— Vous dites que la théorie de la gravitation n'existait pas avant Newton. Absurde, mon cher. Comment expliquez-vous alors que les planètes obéissaient à cette loi avant la naissance de Newton?
— Quelles gentilles petites planètes, si obéissantes! Avouez que vos propos ne sont pas très positivistes!

On pourrait multiplier ces contradictions à l'infini. Ce ne sont pas les exemples délirants qui manquent, une fois que l'on prend soit le positivisme soit le constructivisme au sérieux. Les trous dans la piste qui mènent à Lougsi existent-ils au même titre que les cailloux qui sont autour? Réfléchis bien à cela ou plutôt n'y réfléchis pas trop, cela risque de te donner le vertige en plus d'un bon sujet de conversation avec des amis pour une soirée entière. Ce type de débat ne ressemble-t-il pas au paradoxe des incorrigibles menteurs crétois?

Pour éviter de tourner en rond dans le paradoxe, le plus simple est de faire successivement «comme si» notre regard était positiviste et «comme si» notre regard était constructiviste. En mettant ensemble ce que j'apprends dans l'un et dans l'autre cas, j'obtiens une meilleure compréhension du social, sans être pris au piège de la question ontologique insoluble.

Même attitude à prendre face à l'autopoièse de Varela. Celui-ci a donné beaucoup d'importance à ce concept. Ce qui lui a valu d'abondantes critiques. Mais Varela n'a pas, me semble-t-il, voulu dire que l'autopoièse était la seule manière de porter son regard. Il a voulu réagir contre l'abus du regard contraire: l'allopoièse. La métaphore de Maturana sur l'avion le montre bien. Deux attitudes coexistent, celle du pilote, observateur intérieur et celle des observateurs extérieurs sur la terre ferme. Le pilote devant atterrir dans le brouillard ne voit pas le monde extérieur. Il se contente de modifier les commandes de l'avion en fonction des indications du tableau de bord. De son point de vue, c'est-à-dire à l'intérieur de l'avion, il se trouve dans un système clos, ce qui est l'image de l'autopoièse. Tout ce qui a lieu à l'intérieur de l'avion est déterminé par la structure de l'avion, indépendamment de la nature de l'environnement qui produit les perturbations. En revanche, ses amis qui, à l'extérieur, l'observent arriver et atterrir dans le brouillard voient le système, non pas comme une autopoièse mais comme une allopoièse comme si la structure de l'avion est adéquate à celle de l'environnement alors que pour eux, la dynamique d'états internes est indiscernable. Il s'agit bien là, dans l'esprit de Maturana, de deux points de vue différents.

Moi je dis que l'on peut se mettre à un point de vue ou à un autre, selon le besoin. Le pilote, d'une part, et le contrôleur de vol au sol, d'autre part, ont des points de vue différents, quoique reliés au même objectif: faire atterrir l'avion sans encombre. Chacun, de son point de vue, fait «comme si». Le pilote, «comme si» seul compte ce qui se passe à l'intérieur de l'avion. Le contrôleur de vol, «comme si» seul compte ce qui se passe à l'extérieur de l'avion. Qui niera que ces deux regards contraires, non seulement ne sont pas contradictoires, mais que la mise en œuvre conjointe et coordonnée des deux se révèle indispensable à l'atterrissage de l'avion dans le brouillard? Ni le pilote ni le contrôleur au sol ne s'embarrassent de la question ontologique, car il y a urgence. Dans le domaine social, il y a urgence aussi, il en va du devenir de notre espèce.

Théories contraires dans le domaine de la communication? Oui, mais pas nécessairement contradictoires. Scott, Pearce et autres font «comme si» la communication se réduisait à: informations à coder, transmission du code, informations à décoder avec des variables comme parasites sur la ligne de transmission. Fort bien, cela permet d'aborder la problématique: «Comment apporter une quantité optimale (ni trop grande ni trop petite) de redondances pour que les informations à l'arrivée soient identiques aux informations au départ?» Trop peu de redondances et les informations seront divergentes. Trop de redondances et le système dépensera de l'énergie inutile. Les théories positivistes de l'information ont généré les formules mathématiques de Shanon, qui épargnent des milliards de dollars chaque année. Ce qui permet, entre autres, à Marie-Nicole et Michel de dialoguer par internet à coût modique!

Mais ce dialogue, vu dans le paragraphe précédent sous l'aspect instrumental, ne peut se comprendre sans examiner aussi et surtout les autres aspects, dialogal et émancipatoire. Alors, la communication est considérée comme une promesse, un ordre, un souhait (Austin, Recanetti); il n'y a pas seulement le contenu, mais aussi la relation (la pragmatique, l'école de Palo Alto, Shotter et Gergen, Bougnoux) et le dialogue (Grize, Jacques, Cossette); les mots sont multiaccentuels et non figés dans le sens: ils sont toujours les mots d'un être humain particulier pour un autre (Bakhtine). La communication, au lieu d'être vue sous l'aspect d'un échange d'informations, est vue sous l'aspect d'un couplage circulaire (Varela). Je compense intérieurement pour les perturbations de l'environnement. L'environnement comprend aussi l'autre avec qui je suis en communication. Compenser m'amène à mettre en ordre le bruit extérieur. Mes compensations sont des perturbations pour l'autre qui les compense à son tour et ses compensations sont des perturbations pour moi. Ce qui permet de poser des actions conjointes que l'on espère fonctionnelles.

Alors, en cas de dysfonctionnement dans la communication intercontinentale, Marie-Nicole et Michel, deux attitudes sont possibles selon le cas. L'attitude positiviste: on s'enquiert du codage, de la transmission, du décodage et des parasites sur la ligne. L'attitude constructiviste: on considére l'autre dans sa plénitude d'être humain. Regarder avec ses yeux et l'inviter à regarder avec mes yeux. Penser que l'on ne se comprendra jamais l'un l'autre dans la profondeur de notre essence, mais que, par la communication, nous nous donnons mutuellement existence, comme tu le dis. C'est plus difficile à opérationnaliser, mais c'est faisable.

Pourquoi est-ce que je t'écris cela? Vais-je mettre tout cela dans ma thèse? Non, pas vraiment. C'est pour mieux te faire comprendre comment je vois les choses actuellement. Avec l'exemple sur la communication, tu seras mieux à même de me donner la réplique, d'apporter des objections intéressantes et des manières d'écrire plus claires. Mais des exemples, il y en a à la pelle. Entre autres, la psychologie centrée sur le comportement et celle centrée sur le client. L'une ne voit que des mécanismes. L'autre ne voit que du sens. Skinner dit que la peur n'existe pas, mais seulement des comportements de peur: mécanique à étudier, c'est tout, le sens n'a pas de réalité. Pour Skinner, psychologiquement, nous ne sommes qu'un assemblage de réflexes opérants comme un mur est un assemblage de briques. Pour Rogers, seul le sens existe. La personne a peur et c'est la seule réalité. La dernière séquence du film «Mon Oncle d'Amérique» illustre d'une manière saisissante cette dualité constructiviste-positiviste. La caméra montre un mur sur lequel est peint un magnifique paysage. Suit un long travelling se rapprochant lentement du mur, jusqu'à ne plus montrer qu'une seule brique. Une brique laide à souhait, avec de la peinture toute écaillée, sans aucun sens perceptible. La même séquence de film a montré ainsi les deux regards que l'on peut porter sur le mur. Ces deux regards génèrent deux conceptions contraires, mais pourtant complémentaires. Le mur est un assemblage disparates d'affreuses briques. Mais le mur avait un sens pour l'artiste qui a peint le paysage; quel sens, on ne sait, les dernières vacances passées avec sa bien-aimée peut-être... Et des tas d'autres sens possibles pour les promeneurs suivant leur état d'âme du moment. Au début de la séquence, le cinéaste fait «comme si» c'était un paysage qu'il filmait. À la fin de la même séquence, le cinéaste fait «comme si» la seule réalité était constituée par des briques sans signification aucune.

Des tas de sens possibles pour les différents promeneurs... Pendant que je réfléchissais hier à cela, Sarata vient enfin de passer. Je lui ai donné ses photos ainsi qu'un exemplaire de la revue où se trouve sa lettre. Mais sa lettre n'a pas la même signification pour elle que pour moi. Pour elle, c'est une demande de correspondant. Elle dit en parlant de la revue: «C'est vraiment très joli... Mais quand vais-je avoir un correspondant?» En faisant publier sa lettre dans une revue, elle espérait avoir plus de chance. En effet, elle écrivait: «J'aimerais correspondre avec une fille ou un garçon du Canada qui ne boit pas d'alcool, qui ne fume pas et qui a de la gentillesse.» et elle termine par «Au revoir et à bientôt.» Nos messages ne sont-ils pas des bouteilles à la mer qu’on lance avec espoir, mais espoir presque toujours déçu?


Toutes ses réflexions illustrent mon interrogation actuelle. Au lieu de stériles discussions sur le problème ontologique positivisme versus constructivisme qui n'aboutit qu'à des paradoxes insolubles, pourquoi ne pas employer la méthode des «comme si» qui me semble féconde?

À un certain moment, je fais «comme si» je regardais l'autre de l'extérieur. Je suis en position de contrôle. Ma fonction est celle du chercheur-roi au sommet de la pyramide hiérarchique du système de recherche. J'établis un indice de richesse apparente au village et j'applique la corrélation de Pearsons sur deux variables: cet indice et le fait d'appartenir à une association.

À un autre moment, je fais «comme si» l'autre était un être de sens. Je suis en position de dialogue. Ma fonction est celle du chercheur-animateur dans un réseau composé de personnes en interaction. Un enquêteur me dit: «Si je questionne un pauvre sur comment combattre la pauvreté», il me répondra: «Tu vois bien que je suis pauvre et que je ne parviens pas à sortir de cette situation. Alors, pourquoi me poses-tu cette question?». En réunion, une enquêteuse me dit: «C'est justement cela que l'on m'a dit dans une famille.» Et un autre dit: «En ville, c'est difficile de voir qui est riche et qui est pauvre. Au village, cela se voit tout de suite.»

Que tirer de la combinaison de ces deux «comme si», le «comme si» positiviste et le «comme si» constructiviste? Au moins deux choses. D'une part, la construction de mon indice de richesse apparente concorde avec le vécu des enquêteurs et le vécu des gens. D'autre part, la corrélation trouvée conforte l'impression que j'avais en entrant en dialogue avec les gens de Lougsi. Ceux qui viennent me voir ne sont, en général, pas les plus pauvres. Ceux qui bénéficieront de l'action, comme la pompe solaire pour le maraîchage ne seront pas non plus les plus pauvres.

Que permet l'indice de richesse apparente? D'abord de construire des catégories. Et ainsi, dans les enquêtes, de ne pas oublier la catégorie des plus pauvres. Les recherches sur la pauvreté (CRDI, ACDI) insistent là-dessus. Pour ne pas que cela reste des vœux pieux (oui, je suis allé en Afrique travailler avec les pauvres, tous les pauvres, donc les plus pauvres aussi... ah bon!), mon indice obtenu et appliqué dans un cadre positiviste est un bon outil. Ensuite, cela permet, dans un cadre constructiviste, de dialoguer avec ces gens pour lesquels justement les recherches se mettent en branle.

À la réunion d'hier, avec mes enquêteurs de Lougsi, les discussions ont tourné autour de cela.
Laurentine:
— Les pauvres ont de la difficulté à s'exprimer sur la question de la pauvreté. Je les sens réticents.
Rosalie:
— Mes questions ne portent pas sur la pauvreté, mais bien sur la santé. Et c'est dans la catégorie des plus pauvres que j'ai le moins de réponses.
Michel:
— Ce phénomène est mondial. Dans les pays du Nord, les plus pauvres hésitent aussi à s'exprimer. Ils sont dévalorisés. Ils pensent que leur parole n'est pas importante. Dans certaines concessions, on ne me fait pas asseoir. Dominique m'a dit: «C'est parce que ces gens-là croient qu'ils n'ont rien d'important à dire à un Nassara.»
Louis:
— C'est une question mondiale. Alors que faire pour que les plus pauvres puissent s'exprimer? Comment les faire rentrer dans l'action? Par exemple, pour le choix des maraîchers.
Michel:
— Pour le choix des maraîchers, c'est difficile, le projet exige un dépôt de 10 000 F au départ, 20 maraîchers donnent ainsi 200 000 F ce qui n'est pas de trop pour répondre à une panne éventuelle qui, si non réparée dans les trois jours, ferait perdre la récolte entière de la saison.
Louis:
— Il faut donner aux pauvres la possibilité de s'exprimer, de se faire valoir. Il faut leur donner la chance.
Philippe:
— La pauvreté est un état d'esprit. Les gens doivent engager un combat avec eux-mêmes. Ils doivent se remettre en cause. Essayons de voir comment on peut engager les communautés religieuses: catholiques, protestants et musulmans.
Michel:
— Voilà une idée intéressante. Et il faudrait alors que les communautés religieuses ne soient pas focalisées uniquement sur l'assistance, mais aussi sur la prise de parole et la valorisation de soi.
Rosalie:
— Certains pauvres me disent: «Si j'avais de l'eau, grâce à un barrage, je ne serais plus pauvre.
Laurentine:
— Les pauvres du village à qui j'ai parlé sont pessimistes. Ils disent: «Les riches pensent que c'est de notre faute.»
Michel:
— Voilà exactement ce que les riches disent aussi au Canada. Je suis sûr que le dépouillement des enregistrements de vos enquêtes va être très riche.
Germain:
— Certains pauvres chez qui je suis passé minimisent leur pauvreté, à cause de la honte. D'autres exagèrent leur pauvreté, car ils pensent qu'alors on va leur donner des secours. À cause de cela, les données quantitatives risquent de ne pas être exactes.
Michel:
— J'en suis conscient. Le plus important, dans les enregistrements, ce sera dans les données qualitatives. C'est avec cela que l'on pourra avancer. Quand je reviendrai, en novembre prochain, j'espère avoir une subvention du CRDI pour approfondir notre recherche vers les plus pauvres.
Germain:
— On peut réunir des gens pour parler comment progresser, mais il ne viendront pas, à moins qu'on leur donne du mil.
Michel:
— L'idée est bonne. On peut même l'améliorer. Au lieu de leur donner du mil ce qui serait humiliant, on peut les inviter à un repas et discuter ensemble. Arrivés chez moi, ils ne sont pas censés savoir que je sais qu'ils sont pauvres, puisque je ne vois pas l'intérieur de leur concession.
Germain:
— Au lieu de leur demander des solutions sur la pauvreté en leur laissant entendre que c'est d'eux que l'on parle, on leur dirait: «Dans un autre village, il y a des pauvres. Que pensez-vous qu'on pourrait faire pour combattre la pauvreté dans ce village?»

En moi-même, je me dis que voilà une idée originale. Une distanciation par rapport à soi-même. Un je-il où le il c'est moi. Une réflexivité sur moi-même où je me cache sous les aspects d'un autre. Un peu comme un enfant timide qui ne se décide à jouer du théâtre que caché derrière un masque ou encore sous le couvert d'une marionnette qu'il actionne. Certains enfants, le dimanche soir, à Lougsi, se cachent derrière le magnétophone pour chanter. Et puis peuvent s'écouter eux-mêmes.

Ceci est un extrait de la réunion. Fécond dialogue. Mais qui n'aurait pu avoir lieu sans l'emploi très positiviste d'un recensement basé sur les méthodes statistiques.

Tout ceci pour dire que, dans les trois premières parties de la thèse, je ne veux pas employer une seule fois les termes de «positivisme» et «constructivisme», histoire de ne pas me faire mettre sous les pieds une pelure de banane épistémologique. Mais dans le bilan, je ne peux échapper à une prise de position que je voudrais claire. Impossible de développer toute ma pensée, ce serait la matière d'un autre livre: «La logique de la découverte en science de l'humain». Mais il faut quand même que j'en laisse entrevoir suffisamment pour justifier notre méthodologie. Car les implications pratiques, au niveau de la recherche, me semblent importantes. Et surtout que cela soit clair et convaincant, tout en n’étant pas trop long. La quadrature du cercle. Marinicou, au secours.

Une ontologie qui ne veut pas se prononcer sur l'existence réelle des choses, des concepts, des modèles et des théories. Mais qui dit: «À un certain moment, on va faire «comme si» tout n'existait que construit et on va voir ce que cela donne. À un autre moment, on va faire «comme si» tout existait réellement en dehors de nous et qu'il faut le découvrir et là encore on va voir aussi ce que cela donne. C'est la vision binoculaire de Pierre Fontaine. Quand il distribue ses lettres dans les boîtes, le facteur le plus constructiviste du monde ne manque pas de faire «comme si» les chiens méchants existaient bien dans la réalité. C'est plus prudent pour ses mollets.

Est-ce que cette épistémologie des «comme si» existe déjà? Soit une épistémologie relativiste qui n'est plus prisonnière de l'ontologie? Cela m'étonnerait d'être le premier à y avoir pensé. Mais peut-être suis-je le premier à le penser dans ces termes. Ces termes traduisent-ils bien le concept? Est-ce clair? Qui aurait déjà traité ce sujet? Voilà, dans ce paragraphe, une série de questions en rafale dont j'aimerais avoir un début de réponse. Qu'en penses-tu, ô ma princesse de tout ce qui se trame dessous le casque de fer de ton petit chevalier?

J'ai parlé plusieurs fois de paradoxe et cela me fait penser au livre de Gödel que tu m'as fait lire. J'y vois une relation très étroite avec ce que je viens d'écrire, mais je ne sais pas encore bien l'exprimer.

Dans l'approche de recherche en réseau, il y a comme une espèce de contamination entre la méthodologie et le contenu. Dans l'approche classique, c'est beaucoup plus simple, tout est linéaire. On emploie une méthodologie pour s'approprier un contenu, c'est tout. Dans la recherche en réseau, ledit réseau s'étudie lui-même. Il constitue son propre contenu. Voir la réunion d'hier du groupe de recherche dont un extrait ci-dessus ainsi que la réunion des enquêteurs, dont je t'ai parlé l'autre jour. Révélateur, à la dernière réunion, j'ai dit à l'équipe: «Maintenant, c'est à votre tour d'être interviewés!» L'on espère que les membres de l'équipe reproduisent le même modèle avec les gens du village. La recherche porte sur les gens du village, ce sont eux que l'on veut étudier. Mais les gens du village font partie eux-mêmes du réseau de recherche qui les étudie. C'est fameusement réflexif et cela ressemble pas mal à ce qu'écrit Gödel. Les chercheurs principaux (toi et moi) font d'ailleurs eux-mêmes partie de l'étude en tant que sujets! Ah, oui? En témoignent les extraits ci-dessus:

Les dames:
— Maintenant, nos maris nous aiment.
— Quand la femme a de l'argent, elle peut aider son mari. Elle peut aussi lui faire des cadeaux.
— Le contraire n'est pas vrai.
Michel:
— Au Canada, le mari fait des cadeaux à sa femme!
— Vrai?

Autre exemple plus subtil:

Marie-Nicole:
— Que pensez-vous de cela?
— Pour rembourser, il faut prendre les provisions dans les marmites, par exemple les noix de karité.
— Et que faites-vous quand il n'y a pas assez d'argent pour rembourser?
— La marmite!

Cette dernière parole a été dite par Martine. Je n'avais d’abord pas pensé à mettre le point d'exclamation comme le recommande Kaufmann dans ce genre de cas. Car le point d'exclamation signifie quelque chose. Les grandes dames de Lugsi ont de l'humour, c'est bien connu. Je soupçonne fort Martine d'avoir dit cette brève phrase «La marmite!» avec une pointe d'humour, sous-entendu: «La chercheuse n'a pas encore compris...» Bon! Ce n'est pas une interprétation sûre à 100 %!

Notre recherche porte sur ce qui se passe quand les chercheurs-sujets (sic) entrent en relation avec les sujets-sujets (resic). Une fois que l'on aborde le réflexif à la manière de Gödel, c'est bien compliqué de trouver des formules claires. Aussi compliqué que la main gauche qui dessine la droite qui dessine la gauche et ainsi de suite. Mais c'est peut-être cela la vraie vie à la différence des expériences de laboratoires.

Je voudrais expliquer tout cela dans le dernier chapitre de la 4e partie (le bilan). Avec le même style que le reste du livre: mettre sur le même plan les références sur l'épistémologie, les paroles des gens de Lougsi et une bonne dialectique de ma part. Mettre ces éléments sur le même plan signifie s'en servir conjointement pour construire progressivement le modèle. Quel modèle cette fois? Un modèle épistémologique dont l'originalité serait d'être un peu plus nuancé, un peu plus subtil, un peu plus rigoureux et un peu plus inattaquable que ce que l'on trouve actuellement sur le marché. Un modèle épistémologique émergeant du terrain? Construire une épistémologie à la manière de la Grounded Theory? Ça va pas la tête? Pourtant, c'est bien de mon contact avec le terrain que tout cela m'est parvenu. Jamais cette épistémologie-là ne me serait apparue aussi clairement si j'étais resté à Hull. De même que la chanson «L'espérance du monde».

Faire «comme si». Pour en revenir à notre méthodologie, c'est ce que Germain suggérait: faire «comme si» la personne avec qui on entre en dialogue n'était pas le pauvre-sujet-de-recherche mais bien une personne-ressource qui nous parle de comment détruire la pauvreté dans les villages. Cela me fait penser à Martine qui disait, contre toute évidence, au sujet de celles qui empruntent pour leur mari: «À Lougsi, on ne connaît pas cela.» Après avoir dit cela, on peut continuer la conversation sur le thème donné, «comme si» on parlait d'un phénomène propre à d'autres villages. On a peut-être ainsi la chance d'avoir plus d'informations utiles. Les expériences de laboratoire utilisent aussi le «comme si», d'ailleurs: on va faire «comme si» on pouvait faire varier un facteur en laissant les autres identiques... Cela me donne des idées. Peut-être fumeuses, mais on ne sait jamais.

Plusieurs possibilités:

1. Tu te regardes «comme si» tu étais toi. Tu t'observes de l'intérieur.
2. Tu te regardes «comme» si tu étais un autre. Tu te distances par rapport à toi-même.
3. Je regarde le monde «comme si» j'étais toi. Tu me prêtes tes yeux.
4. Tu regardes le monde «comme si» tu étais moi. Tu m'empruntes mes yeux.

Bon! Là, il est temps que je m'arrête parce que je commence à déconner.

Ton-grand-ami-qui-ne-pense-qu'à-une-seule-chose-c'est-d'être-réuni-à-sa-belle,

Michel













 

Paris, 25 avril 1999



Salut ma chercheuse de la Belle Province,

Tout le monde, autant à Lougsi qu'à Ouaga, ont dit que je devais te transmettre leurs amitiés. Tu as laissé au Burkina Faso, un souvenir impérissable. Jeudi soir, Sœur Delphine m'a conduit à l'aéroport. Départ à l'heure, arrivée à Paris à l'heure.

Sorbonne, grand amphithéatre, vingt minutes avant l'heure. Tout baigne dans l'huile. Mon virement a été retrouvé. Une multitude de mains connues me serrent la mienne, y compris ma vieille ennemie Gabrielle.

Laïus d'introduction par Michel Kaplan, recteur de l'Université de Paris. Michel Serres parle. Il dit: «L'échange des savoirs diffère de l'échange du beurre et de l'argent du beurre. L'échange des savoirs enrichit les deux parties. Un équilibre s'établit: tout le monde a quelque chose à enseigner. Chacun est l'enseignant de l'autre. Les deux partenaires gagnent dans la transaction. Les plus grands savants ont oublié le fonctionnement du savoir.» Puis une petite charge contre la Sorbonne elle-même. Ensuite: «Comment faire reconnaître le savoir le plus dévalorisé, le savoir le moins reconnu? À l'école, tout le monde cherche la reconnaissance. Comment se faire reconnaître? Le secret du savoir, c'est la connaissance et la reconnaissance de votre savoir. Tous, nous sommes assoiffés de reconnaissance, quand nous venons avec les mains pleines de savoir.»

À la pause-café, je rencontre des tas de vieilles connaissances, dont Xavier Godinot, Michel Fayard, Pierre Fontaine, Claude Ferrand, Françoise Ferrand, etc. Je m'aperçois que mon texte a circulé, beaucoup m'en parlent. Louis Join-Lambert me dit: «Je vois que je t'ai beaucoup stimulé.» Je vois également Patrick Brun, on s'entend pour communiquer par internet pour Saison Mauve. Il y a un monde fou. Mais Michel Serres est parti après son intervention. Des universitaires de tous les continents (grâce à moi, l'Afrique est représentée), des volontaires et quelques représentants des gens du Quart Monde, soit ceux qui ont participé à la rédaction des mémoires avec les universitaires. Bonne chose, car ainsi, je suppose, les débats seront plus respectueux d'eux que lors du colloque de Louvain où, en leur absence, des gens comme les petits curés de Namur, pouvaient se perdre dans des considérations nauséabondes.

À midi, à table, je suis à côté de Monique Morval et d'un autre québécois: André Vidricaire (vidricaire@hotmail.com). Celui-ci me propose d'intervenir dans un colloque en septembre à Montréal sur je ne sais plus quoi, quelque chose comme les communautés... Je dis oui, évidemment. J'ai donné notre adresse internet. Comment pouvait-on vivre avant internet? Pendant le dîner, quelqu'un vient me tirer la barbe: Lucien Duquesnes, toujours aussi rigolo. Il n'est plus aux communications externes. Je crois comprendre qu'il a envie de quitter ATD. Après 20 ans, il n'y a rien d'anormal à vouloir changer d'air.

L'après-midi, séparation en cinq ateliers représentant les cinq mémoires. Je suis dans l'atelier que j'avais choisi: «le mémoire sur le savoir». Voici mon intervention:

Dans votre recherche, il s'agissait de construire un savoir sur le savoir. On voulait voir quelles sont les conditions pour que le savoir devienne libérateur. Alors, la moindre des choses, c'est que, en construisant un savoir sur le savoir, on donne le bon exemple d'une construction libératrice du savoir. Ce que vous avez fait. Alors, comme je fais une recherche semblable en Afrique, je me suis demandé comment décrire ce que vous avez fait. Plus exactement, quelle différence y a-t-il entre une recherche traditionnelle et une recherche qui libère, en m'appuyant sur ce que vous avez écrit dans le mémoire. Et cela m'a fait penser que beaucoup de scientifiques considèrent la recherche comme libératrice. Par exemple: «J'étudie les galaxies lointaines, je perce leurs secrets. C'est libérateur pour moi.» dit le physicien de l'infiniment grand. «J'étudie le langage des abeilles», dit le biologiste, «c'est une libération pour moi». Et j'ai lu, dans un livre, qu'un sociologue se penchant sur le phénomène de la pauvreté disait, à peu près ceci: «Reculer les frontières du savoir est une libération pour l'homme.» Fort bien dit. Mais une libération pour qui? Premier exemple. Une libération pour les étoiles lointaines? Non, une libération pour l'astronome qui les observe. Deuxième exemple. Une libération pour les abeilles? Non une libération pour le biologiste qui perce les secrets de leur langage. Troisième exemple: une libération pour les plus pauvres? Non, une libération pour le sociologue qui les étudie. Voilà ce qui arrive quand on étudie les plus pauvres de la même manière qu'on étudie les étoiles ou les abeilles. C'est alors que j'ai compris la différence entre la recherche classique et la recherche d'ATD. La recherche classique fonctionne dans une structure pyramidale. Au sommet de la pyramide: le roi-chercheur tout puissant. Un niveau en dessous, des assistants de recherche, de préférence des thésards dévoués. En dessous encore, des enquêteurs. Et en dessous encore, peut-être, je caricature un peu, les leaders de communautés, des chefs syndicaux, des responsables d'association d'aide. Au bas de l'échelle, enfin, les personnes au bénéfice desquelles, justement, la recherche s'est mise en branle. Comme dans toute organisation pyramidale, la communication se fait verticalement, de haut en bas et de bas en haut. On collecte les données en bas. L'analyse et la construction de modèles se fait en haut. C'est le roi-chercheur, en haut, qui se libère. En revanche, la recherche d'ATD s'est déroulée dans une structure en réseau. La communication est latérale. L'analyse et la construction se font ensemble par tous. Et, dès lors, une telle recherche est libératrice pour tout le monde, y compris les principaux intéressés. Fon-da-men-ta-le-ment, le rapport de force et de pouvoir, dans une structure en réseau, est différent que dans une structure pyramidale. Et dans une structure en réseau, il faut quelqu'un qui anime, ce qui justifiait ainsi d'ajouter une équipe pédagogique d'animation. Modifier la structure de l'équipe de recherche, c'est la base de tout. Que le chercheur laisse les sujets de recherche prendre le pouvoir pour devenir des égaux du chercheur universitaire dans le rapport de force et de pouvoir au sein de l'équipe. Voilà le préalable non suffisant bien sûr, mais indispensable.
Réactions immédiates devant l'auditoire. Louis Join-Lambert: «Voilà au moins quelqu'un qui a lu le livre.» La volontaire qui avait participé à la recherche: «C'est exactement cela que j'avais voulu dire, mais je n'avais pas les mots.» À la pause, un professeur de biologie dans je ne sais pas quelle université: «J'ai bien aimé votre comparaison avec les abeilles. En tant que biologiste, je sais que le langage des abeilles ne sert qu'à transmettre des informations. Seuls les êtres humains communiquent par le langage en élaborant un savoir co-construit.» Quelqu'un me dit: «J'ai aimé ce que vous avez dit sur la communication verticale et horizontale.» Une dame du Quart Monde m'explique que son fils n'apprend pas bien à l'école et qu'elle ne sait pas quoi faire pour l'aider, car elle-même n'est pas instruite. Elle me parle longtemps et je vois qu'en parlant, elle trouve elle-même des éléments de réponse à ses problèmes. Quelqu'un me soulève la barbe pour lire mon nom. Quelqu'un me parle de savoirs endogènes. Cela me fait penser à la mise sur le même pied par Kaufmann des paroles des gens et des références de la littérature. Quelqu'un me dit: «Le problème, ce n'est pas de perdre l'objectivité, mais bien de découvrir ma subjectivité.» Un psychiatre me parle longuement. En résumé, il dit: «L'objectivité, en sciences humaines, c'est de la folie furieuse. Tout est construit. Tout est subjectif. Il y a une différence entre le discours des gens sur leur vécu qui ne sont que des témoignages et avec la construction du savoir à laquelle les gens participent (à retenir!). Tout le problème est de savoir qui marque de son but la construction. Par exemple, le but du ministère qui soutient une recherche peut être de savoir où mettre tel budget. Cela a l'air objectif. Mais les ministères ont déjà la réponse à la question. Dans ce cas, il n'y a pas non plus d'objectivité. Les gens construisent avec un but. Par exemple, promouvoir la dignité humaine. Ils ont déjà aussi leurs réponses.» Son nom: Lucien Cassiers. Il donne des exemples intéressants dans son domaine. Cela me fait penser à la différence entre faire participer les gens à nos projets et participer aux projets des gens. Bref, j'apprends des tas de choses. Dommage que tu ne sois pas là.

On me donne une adresse d'alliés d'ATD chez qui loger. Bonne nuit dans un bon lit. Le lendemain 8h45, je me pointe. Xavier Godinot me dit: «On a un ennui, le professeur de Louvain qui devait faire la présentation de l'atelier «le mémoire sur la famille» a eu un empêchement. Voudrais-tu faire cette présentation à sa place?» Je dis oui, bien sûr, mais je n'ai pas mon texte avec moi. Alors Xavier me passe une photocopie de mon texte et je vois des passages soulignés au crayon de feutre. Je lui dis: «Chic alors, tu as même souligné ce que je dois dire, voilà qui me facilite la tâche.» En fait, ma présentation ne doit pas excéder un quart d'heure. Alors je sélectionne. Le thème, c'est les conditions pour entreprendre des recherches avec les pauvres et non pas sur les pauvres. C'est justement cela que j'avais suggéré dans mon texte. Je ne sais pas s'ils ont suivi ma suggestion ou bien si c'est un hasard. Je présente mon plat (traduction avec écouteurs pour les anglophones) et je termine en disant: «À quand un doctorat honoris causa aux quinze militants du Quart Monde pour leur apport inestimable à cette recherche.» Je n'abandonne pas facilement une idée. Je sens qu'en novembre prochain, il y aura du pain sur la planche pour clôturer notre recherche à Lougsi.

Ensuite, différentes interventions sur la mise en confiance; le climat favorable à instaurer; le temps et la patience; la préparation; l'idée que même quand on n'est pas d'accord avec quelque chose, on ne peut pas remettre en cause la personne qui s'exprime; la difficulté de faire des recherches techniques dans ces cas; la difficulté de faire une recherche avec des mesures sur la dignité humaine; la difficulté de changer l'état d'esprit des gens qui donnent de l'argent; la difficulté pour les gens concernés de maîtriser les buts de la recherche; la difficulté de se débarrasser de ses préjugés car tout le monde a des préjugés, les pauvres comme les universitaires et les volontaires, la difficulté d'aller vers le plus démunis et pas seulement vers le plus apte à s'exprimer; le fait que les êtres humains ne se représentent pas le temps de la même manière; la difficulté de faire des travaux en rapport avec l'Université, mais aussi de comprendre tous les mots.

Un universitaire dit: «Si je n'avais pas eu ATD, je n'aurais pas pu participer à une telle recherche.» Un Monsieur du Quart Monde dit: «C'est la première fois qu'on nous invite à parler d'autres que de nous-mêmes». Là, je comprends que c'est une autre manière de dire qu'il y a une différence entre le discours des gens sur leur vécu qui ne sont que des témoignages et avec la construction d'un savoir commun. Fameuse idée! Un autre dit: «Moi j'ai besoin de donner ma confiance aux gens. On a défendu nos points de vue parce qu’on sentait un climat de confiance et parce que nous avions du temps. Une volontaire dit: «Des personnes du Quart Monde qui n'ont pu participer à la recherche se sentent maintenant partie prenante et défendent le programme établi.» Claude Ferrand précise encore: «L'objet de la recherche ne réside pas dans le témoignage du vécu, mais dans une co-construction, une réflexion. Alors, il faut apprendre à aller à la rencontre». Quelqu'un fait remarquer: « Dans la recherche d'ATD, on aurait dû beaucoup plus croiser le savoir des sciences humaines tel qu'on le retrouve dans la littérature scientifique avec le savoir des gens.» Ce qui est vrai, je m'étais déjà fait cette réflexion.

L'après-midi, en séance plénière, voici quelques réflexions notées:

— On n'y serait pas arrivés sans ATD. Alors, comment faire quand on n'a pas de relais comme parfois quand on fait une recherche avec des gens comme les drogués, les prostituées?
— Il n'y a pas seulement ATD qui peut être porteur de cela, d'autres associations le pourraient aussi. Une présence tierce est indispensable. Il faut un mouvement de type ATD.
— L'originalité de ces deux jours, dit André Vidricaire, c'est que cela a été initié, non par l'Université, mais par un groupe tiers. C'est novateur: un groupe tiers composé de volontaires et d'universitaires.
— L'enjeu de ces deux jours est de rassembler un certain nombre d'universitaires pour faire évoluer les institutions. ATD a été un catalyseur dans un premier tour.
— Il faut faire changer les mentalités dans les institutions, dit un homme du Quart Monde.
— Les grandes institutions, Banque mondiale, FMI, etc. nous répondent: «Mais ce sont sur vos rapports à vous les universitaires, que nous bâtissons nos politiques.» Il y a là un jeu de ping-pong où les pauvres servent de balle entre les institutions internationales et les universités.
— L'avenir est dans les réseaux. La seule raison d'espérer ce sont les réseaux d'acteurs, pas seulement maintenant, mais dans l'avenir. Il faut s'inscrire dans le temps.

Je constate, que grâce à toi, nous nous inscrivons déjà dans un réseau au Québec avec Saison Mauve, Brunelle, etc. Nous commençons aussi à nous inscrire dans un réseau au Burkina Faso avec la professeure Mme Kinda. Et Dieu sait aussi, avec le Chili. Avec le réseau d'ATD, c'est déjà pas mal bien fourni. Sans compter le CRDI, le truc d'André Vidricaire, etc. Manque encore le bureau international de l'Université d'Ottawa. L'avenir c'est un réseau de réseaux. Qu'en penses-tu?

Le discours de clôture se termine par ces mots pronocés par je ne sais plus qui: «La recherche avec les pauvres et non pas sur les pauvres, c'est une révolution copernicienne».

Je comprends, que par là, il veut dire que la révolution que nous sommes en train de faire au niveau des sciences humaines est comparable à celle de Copernic qui a décidé que c'était la terre qui tourne autour du soleil. Je ne lui ai pas fait dire! Comme Galilée a eu des tas d'emmerdes avec les pontes de son temps, attendons-nous aussi à des tas d'emmerdes de la part des universitaires bien-pensants, que je me dis.

Mais surtout, je pense à toi que je vais retrouver ce soir. Actuellement, tu dors, je suppose. Mais maintenant, pour toi c'est déjà dimanche.

Viva la revolution!

Michel













 

Hull, 27 décembre 1999



Bonjour Marinicou,

Je t’écris
parce que je suis dans une détresse absolue.
Peut-être, pourras-tu m’aider.
Je suis encore fâché.
Pas contre toi.
Contre moi.
Je suis fâché contre moi
parce que je me suis fâché
hier
et que je ne me le pardonne pas.
Tu es la seule
qui pourrait m’aider.
Je ne connais que toi.
Je n’ai pas d’autres ressources si ce n’est moi-même,
mais moi-même
je ne peux me jeter
à moi-même
une corde pour me remonter du trou
puisque justement c’est
moi-même
qui suis au fond du trou.
Alors
pour que tu puisses m’aider peut-être
il faudrait que j’explique
autant que faire se peut
comment je vois qu’hier cela s’est passé en moi.
Mais pour que cela ne me précipite pas
plus profond encore
il faut que je trouve les mots justes
pour te persuader que ce qui suit n’a pas pour but de dire
que ce qui est arrivé est de ta faute.
Ni la mienne non plus.
Je suis tombé dans un piège.
Mais ce n’est pas toi qui l’as fabriqué.
Ni moi.
C’est la fatalité.
Mais pour que tu puisses m’aider
à sortir du trou,
il faut bien que je t’explique
dans quel trou je suis
et comment j’y suis arrivé.
Faudrait surtout pas que tu croies que je t’accuse de m’y avoir poussé.
Sinon je n’en sortirai jamais.

Voilà mes explications
mes pauvres explications.
Pour cela il faut te dire d’abord mon état d’esprit général en vers toi.
En général
j’essaye
autant qu’il est possible à un pauvre humain comme moi
de te plaire.
Cela m’est d’autant plus facile
que toi aussi tu fais tout pour me plaire
et que tu n’as pas de demandes déraisonnables.
Quand tu m’as dit que tu voulais aller au cinéma 9 plutôt qu’au Plateau
je me suis dit il vaut mieux passer sur ma curiosité
de voir comment est le nouveau cinéma.
Car
qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse
Et
qui a-t-il de plus doux que plaire à sa princesse?
Rien donc de méritant à cela
de ma part.
Une fois passé le carrefour après Bureau en Gros,
tu m’as conseillé de me mettre dans la file de gauche.
À cela j’ai répondu :
Voilà une bonne idée.
Je n’y ai pas été tout de suite
vu que l’on était encore loin du cinéma.
À un certain moment
tu m’as demandé si j’avais bien entendu
qu’il fallait se mettre à gauche.
Alors
aussitôt que la voie de gauche fut libre je m’y suis faufilé.
Et tu m’as dit à peu près
que ce n’était pas encore le moment, car le cinéma n’était pas encore là.
Jusqu’à ce moment, tout allait bien.

Mais je ne savais pas encore
que la fatalité
était en train de me pousser tout doucement
dans le piège.
À peine tourné à gauche,
j’ai vu que la fatalité m’avait mis dans la voie de gauche de la rue du cinéma.
Pas seulement la fatalité,
mais aussi le Code de la route dans le cas de virage à gauche dans un croisement.
Pour arriver à l’entrée du cinéma,
il fallait donc que je change de voie en me glissant à droite.
Je voyais que deux voitures me suivaient.
Une dans la voie de droite qui m’empêchait de tourner
et une juste derrière moi qui m’empêchait d’arrêter avant de tourner.
Il ne me restait plus qu’à continuer tout droit
en espérant trouver une manière sécuritaire de revenir sur mes pas.
Jusque là rien d’anormal.
J’ai entendu que tu me disais que je devais aller à droite.
Il m’était impossible
de tourner à droite.
Il m’était aussi impossible
de t’expliquer la position respective des différents véhicules sur la chaussée.
En effet
cette explication aurait pris trop de temps
je devais consacrer plutôt mon attention sur la conduite de ta voiture
et tout que je raconte
longuement maintenant à tête reposée
n’a pris à ce moment que quelques dizaines de
secondes.
Ce qui explique aussi
que je ne pouvais pas monopoliser mon attention
sur le trou psychologique qui commençait à se dessiner
sans trop que je m’en aperçoive.
Jusque là encore rien d’anormal
et rien de traumatisant.
C’est alors que la fatalité a commencé à refermer
le piège sur moi.
Je t’ai entendu dire encore une fois que je devais aller à droite
d’un ton que j’ai cru agacé.
Tout occupé
à la conduite
je ne me suis pas vu tomber
dans le piège.
Quel piège?
Vouloir te plaire
être empêché de te plaire
et même être empêché de t’expliquer pourquoi je ne pouvais pas te plaire.
Bien sûr ce piège
c’est moi-même qui l’ai fabriqué
pas toi.
Pas la fatalité non plus comme je voudrais me le faire croire.
En temps normal
j’aurais évité le piège
facilement
grâce à mon esprit de veille en éveil.
Mais là
tout mon esprit était concentré sur la conduite automobile.
Je me suis débattu
contre le piège qui se refermait sur moi.
Et comme un animal pris au piège,
je me suis
violemment
fâché.
Pas contre toi.
Contre le piège.
De la même manière
qu’un ours tombé dans un piège
entre dans une grande colère.
Non pas contre le chasseur que l’ours ne connaît même pas.
Mais contre le trou
dans lequel il se voit prisonnier.

en une seconde
mes efforts de ne pas me fâcher devant toi depuis plus d’un an
se sont écroulés.
Lamentablement écroulé.
J’étais au fond du trou.
Bien au fond.

Alors je me suis aperçu
que je n’étais plus en état de conduire.
Je me sentais faire
des conneries au volant.
J’ai demandé que tu prennes le relais.
Et j’ai entendu que tu me disais
que tout cela était à cause de mes oreilles.
Je croyais être au fond.
Mais je tombe encore plus profond.
C’est vrai qu’en voiture mes oreilles électroniques
ne servent pas à grand-chose
à cause du bruit du moteur et surtout celui du vent.
Pourtant je croyais avoir bien entendu
ce que tu me suggérais.
Dans ma panique de bête blessée,
je ne voyais qu’une seule solution
fuir
et retourner à la maison à pied.
Malheureusement ou heureusement, c’est selon,
je n’avais pas la clé de la maison.
Alors je suis remonté dans l’auto.
D’autant plus
que tu m’as fait un beau sourire.
Maintenant
aujourd’hui,
je suis au plus profond du trou.
Plus d’un an d’effort
pour ne pas me fâcher
sur ma douce princesse
et voilà que l’impensable
est arrivé.
Comment s’en sortir?

Michel qui t’aime














Laissez-nous un petit mot, un commentaire, une critique, une idée dans le livre d'or !